Collectes hongroises

Article de Bence Szabolcsi, musicologue hongrois (1955)

La collecte des chansons se poursuivait depuis le début du XIXème siècle, mais elle était dépourvue de toute méthode ou base scientifique et entretenait une confusion constante entre la musique à caractère populaire, mais d'origine savante, et la vraie musique populaire, née du peuple.

Dans les années 1890, Béla Vikar entreprit de recueillir les chansons populaires en les enregistrant sur phonographe, et quelques chercheurs réclamèrent avec insistance une étude plus exacte et plus approfondie de la musique populaire hongroise.

Bela Vikar
Béla Vikar

L'attention du jeune Bartók et du jeune Kodály se tourna presque simultanément vers la vraie chanson populaire. C'est en 1904 que Bartók note ses premières chansons populaires. Le premier voyage effectué par Kodály pour recueillir des chansons, à l'été 1905, achève de convaincre les deux musiciens de l'urgence extrême de travail. 1906 est l'année du premier voyage de collecte de Bartók, Grande plaine et Haute-Hongrie, et, à la fin de la même année, préfacé par Kodály, leur premier recueil commun est mis sous presse. Les vingt chansons populaires hongroises sont un recueil fondamental en même temps qu'un véritable programme, un ouvrage populaire et de vulgarisation, destiné au grand public et renfermant des notations faciles pour piano.

Ces centaines et bientôt ces milliers de chansons que, par la suite, Bartók, Kodály et quelques uns de leurs collaborateurs recueillirent et notèrent en parcourant les villages les plus reculés de Hongrie, munis de leur phonographe, furent une révélation pour les collecteurs d'abord, puis peu à peu pour le monde musical hongrois tout entier. Ils avaient retrouvé un véritable monde englouti, la musique vigoureuse et épanouie des temps jadis, différent essentiellement des chansons d'origine savante et proclamées musique populaire. Et, qui mieux est, ils avaient découvert dans les profondeurs un fragment de la culture musicale asiatique, ceci au cœur de l'Europe. Au-delà des mélodies modales des tonalités dites « ecclésiastiques » apparaissent l'ancestrale pentatonie, les rythmes libres et le monde des ornementations riches, les structures mélodiques particulières, une langue musicale véritablement inconnue qui dépassait tout ce qu'on pouvait imaginer et pour laquelle les découvreurs devaient créer dictionnaire et grammaire, tout un système scientifique.

Et une fois engagés dans la « descente vers les profondeurs », ils ne pouvaient plus guère s'arrêter, car, pour parvenir à vraiment connaître la musique du peuple hongrois, il leur fallait connaître aussi celle des peuples voisins. En 1906, Bartók commença à recueillir et à classer la musique slovaque et, en 1909, la musique populaire roumaine.

Bela Bartok en Transylvanie (1907)
Béla Bartók en Transylvanie (1907)

Puis le cercle s'élargit encore, s'étendit à celle du peuple bulgare ; en 1913, nous le retrouvons en Afrique du Nord, dans les villes de l'Algérie où il recueille la musique populaire arabe ; en 1932, il se rend au Caire ; en 1936, il parcourt l'Anatolie et recueille la musique populaire turque. Enfin, en 1941 - 1942, c'est à l'Université Columbia de New-York que son étude sur le recueil de musique serbo-croate viendra clore ce travail folklorique d'une envergure inégalée. C'est à cette même époque que son vaste recueil roumain est achevé et réuni en d'épais volumes. Dans cette téméraire et exténuante entreprise, il accède à une culture musicale inconnue et, au-delà de la vie et de la culture des peuples paysans de l'Europe Centrale et du Proche-Orient, au-delà des recherches sur leurs parentés et leurs dissemblances, se révèle à lui un ensemble de traits ancestraux et de problèmes communs au peuples d'Europe, d'Afrique et d'Asie, un immense chapitre de toute la civilisation humaine. C'est au cours de ce travail que le patriote, l'artiste, le savant, l'homme devient cet humaniste qui, doué d'une force et d'une profondeur pénétrantes, nous apparaît dans ses grandes œuvres.

Seront un exemple pour le folklore musical du monde entier : les Chansons populaires transylvaines publiées avec Kodály en 1923, la Chanson populaire hongroise (publiée en 1924, éditée également en allemand et en anglais), l'étude La musique populaire des Hongrois et des peuples voisins (1934), les recueils de musique populaire roumaines (recueil de Bihor, 1913, recueil de Maramureş, 1923, les colinde*, 1935 et le recueil de synthèse en trois volumes, déposé à l'Université Columbia), le recueil slovaque récemment mis sous presse, le volume posthume serbo-croate, 1951, et de nombreuses études et articles plus ou moins vastes, renfermant en tout près de 8 000 notations de mélodie de grande valeur et des observations qui mettent pour la première fois en lumière de lointaines corrélations.

Bartók écrivit : « Les jours les plus heureux de ma vie ont été ceux que j'ai passés dans les villages, parmi les paysans. Les paysans sont animés de sentiments pacifiques ; quant à la haine raciale, elle est le fait des couches supérieures. »

Bence Szabolcsi, Béla Bartók, sa vie et son œuvre - Corvina, Budapest - 1956

* Il s'agit de chants de Noël

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