Pour introduire cette œuvre emblématique,
révélée au public français
dès 1922
et une deuxième fois en 1935, nous proposons ce texte
très pénétrant de la musicologue
Roseline
Kassap-Riefenstahl que nous remercions de sa participation.
Perceptions du Journal d’un Disparu
Cantate, cycle de lieder ou opéra de chambre ?
Œuvre hybride aux mille facettes, le Journal d’un Disparu
de Janáček ressortit à tous ces genres
à la fois
et se laisse traiter aussi bien au concert qu’à la
scène, dans sa version originelle pour piano et voix ou
encore
dans l’une de ses nombreuses transcriptions pour grand
orchestre
ou orchestre de chambre. La multiplicité des
possibilités
de présentation qu’offre cette partition en
souligne
l’originalité qui tient à plusieurs
facteurs :
la nature de son texte, sa distribution et sa dramaturgie musicale
intrinsèque.
Les vingt-trois poèmes – dont un, le 13e,
symboliquement,
ne comportait qu’une suite de tirets que Janáček
traduisit
par un solo instrumental – parurent en mai 1916 dans le
journal
Lidové Noviny
dont Janáček n’était pas
seulement lecteur, mais également l’auteur de
chroniques
musicales. Le collecteur de musique populaire et amoureux des langages
régionaux qu’était Janáček
s’y
intéressa probablement en premier lieu pour la langue dans
laquelle ils étaient écrits, un dialecte de la
province
de Valachie proche de celui de son village natal Hukvaldy
situé
juste derrière la "frontière", en Lachie. Mais
l’histoire touchante racontée dans ces
poèmes
d’un jeune paysan osant rompre les liens familiaux pour
suivre
une belle tzigane et fonder une famille avec elle, le décida
à en reprendre l’ébauche un an plus
tard,
après sa rencontre avec la jeune Kamila aux yeux noirs sur
laquelle il projeta tous ses désirs amoureux. Les
poèmes
étaient signés avec les initiales J.D. et la
mention
« de la plume d’un
autodidacte » ; ce
n’est qu’en 1997 qu’on retrouva une
lettre levant
l’anonymat et qu’on put attribuer les
poèmes
à Josef Kalda (1871-1921).
Le texte met en scène deux personnages
principaux que
Janáček traite séparément
contrairement à
ce qu’il aurait pu faire dans un cycle de lieder traditionnel
et
malgré le fait que le texte s’y prêtait
aussi bien,
puisque le narrateur ne fait en réalité que citer
les
propos de la jeune fille, qui apparaissent entre guillemets. Yanik, le
garçon, est naturellement représenté
par une voix
de ténor, et pour Zefka Janáček choisit, au lieu
d’une voix de soprano comme on pourrait s’y
attendre pour
incarner une jeune fille, le registre et le timbre d’une
contralto pour marquer le caractère différent et
ressenti
par Yanik comme étrange du monde des tziganes, et
symbolisé par la couleur de la peau :
« … serait-ce ma couleur qui te fait
peur ? Je ne
suis pas si noire qu’il te
semble… », chante
Zefka pour attirer Yanik, et lorsqu’elle continue par
« là où le soleil
n’entre pas, mon corps
est différent », elle cherche, par
l’érotisme même de ces mots,
à le convaincre
qu’il y a un domaine où le
‘différent’
se révélerait être le semblable,
c’est-à-dire l’amour qui peut les unir
dans la
fusion des corps.
Mais le dialogue qui s’instaure au cœur de la
partition
entre les deux protagonistes est également
ponctué par un
chœur de trois voix de femmes qui fait
définitivement
sortir l’œuvre du genre d’un simple cycle
de lieder
et lui donne la dimension d’une cantate. Ce chœur
de femmes
- en retrait, presque comme des anges qui seraient témoins
de la
scène - décrit ce qu’on ne voit ou
n’entend
pas (la chanson tzigane que chante Zefka à Yanik) en
traduisant
les pensées de Yanik, des pensées tellement
intimes et
pudiques qu’il ne peut les chanter
lui-même :
« … et sa morne chanson remuait mon
cœur », et surtout plus loin :
« Elle
ouvrit un petit peu la chemisette sur sa poitrine et tout mon sang
afflua à ma tête ».
Plus pudiquement
encore, c’est au piano seul que Janáček
réserve la
scène de l’accomplissement amoureux, tout
d’abord
avec une musique très retenue, mystérieuse et un
peu
triste faisant écho aux pleurs de Yanik sur sa vertu, puis
plus
passionnée et haletante.
Par ses choix vocaux, Janáček construit donc une
œuvre qui
ne se contente pas de mettre en musique une histoire ; bien
plus,
ce compositeur d’opéra – en 1917, il en
a
déjà composé cinq - voit tout de suite
le parti
dramaturgique et scénique qu’il peut tirer de
cette suite
de poèmes très clairement structurés
en trois
actes :
I - l’attirance de Yanik par Zefka et son combat
avec la morale ;
II – la rencontre et
l’accomplissement de l’amour (section la plus riche
musicalement comme scéniquement et la seule faisant appel
à toutes les voix) ;
III – l’amour où
Yanik puise la force d’aller vers son destin et de quitter
son
pays et sa famille.
Reste la musique : bien plus qu’un simple
accompagnement, la
partie piano endosse le rôle d’un narrateur
invisible qui
ne montre plus à l’auditeur les pensées
de Yanik
comme pouvaient le faire les voix de femmes, mais le place en plein
cœur de ses sentiments les plus indicibles :
là
où les mots s’arrêtent, quelle que soit
la langue
parlée, la musique est encore capable d’aller plus
loin et
d’exprimer les profondeurs les plus reculées de
l’ineffable. Prolongement naturel, la tentation d’y
mettre
des couleurs plus particulières grâce à
l’instrumentation afin de porter l’œuvre
à la
scène était grande : en 1943, Ota
Zítek et
Václav Sedláček en
réalisèrent une version
pour grand orchestre, et en 1999 Geert van Keulen une version pour
orchestre de chambre, la version la plus récente
étant
celle de Gustav Kuhn présentée
à
l’Opéra de Paris en janvier et février
2007, autant
de partitions élevant au rang d’opéra
miniature ce
qui était conçu à l’origine
comme une
œuvre à mi-chemin entre le cycle de lieder et la
cantate
profane.
Roseline Kassap-Riefenstahl - janvier 2007