"Georges Enesco" par Alain Cophignon

En dépit d'une réputation flatteuse, les biographies de musiciens éditées chez Fayard ne sont pas toujours recommandables sans réserve. Ce constat  est dû à de multiples facteurs : citons la situation où l'auteur s'avère être l'un des seuls « connaisseurs » de son domaine en France, ce qui lui permet de profiter d'une certaine impunité dans son travail, sans qu'il ne soit soupçonné d'infidélité à la vérité historique et musicale. C'est donc avec un intérêt tout particulier que nous accueillons l'imposant ouvrage (presque 600 pages, sans les annexes) signé Alain Cophignon et consacré à Georges Enesco. La faiblesse de l'édition française sur cet immense compositeur incite d'emblée à l'enthousiasme. Celui-ci est-il objectivement justifié ?

Passion

La réponse s'impose dès les premières pages, et ne se démentira jamais par la suite : oui ! Cette biographie d'Enesco ne se contente pas de compiler diverses études déjà disponibles dans différentes langues, mais constitue un travail original de recherche, de patiente redécouverte voire de réhabilitation d'un musicien d'exception. L'auteur s'attache, année après année, à suivre le cheminement du musicien, embrassant à l'occasion des thématiques plus vastes et toujours présentées de façon passionnante.

Alain Cophignon a visiblement apporté un grand soin à l'exploration de cette vie si complexe. La description qu'il nous donne de quelques sommets du catalogue énescien incline aussitôt à l'écoute pour approfondir des musiques à la richesse jamais épuisée.

Ce remarquable travail s'appuie sur un nombre impressionnant de sources, toujours mentionnées, y compris - et il s'agit là d'un véritable honneur - de quelques informations disponibles sur le présent site, réalisé par un simple amateur.

L'amour de l'auteur pour « son » musicien (comme il l'écrit lui-même à plusieurs reprises) est donc à la fois manifeste et fertile ; mais toute passion a ses revers obscurs. Ainsi, et je l'écris au risque de passer pour masochiste, j'aurais aimé connaître un peu plus d'opinions contradictoires au sujet d'Enesco. Le chapitre initial, « Oublieuse mémoire », brosse un rapide panorama des défenseurs du compositeur, où l'on note bien des noms prestigieux mais aussi un curieux non-dit : selon les propres mots de l'auteur, si la plupart des musiciens et critiques musicaux roumains considèrent Enesco « comme un héros national », l'on constate néanmoins « des silences surprenants ». Lesquels ? Et pour quelles raisons ? On ne le saura pas.

Quelques inconnues

Mystère, encore : pourquoi tant de grands interprètes négligent Enesco depuis tellement d'années, au-delà des sempiternelles rhapsodies ? Paresse intellectuelle, difficulté de bousculer les goûts sclérosés du public ? peut-être ; mais pas uniquement. Un grand chef roumain comme Sergiu Celibidache a, si j'en crois certaines informations lues sur le groupe de discussion consacré à Enesco, commenté en termes peu flatteurs l'œuvre de son compatriote. Ce constat inattendu mériterait d'être approfondi. Même un admirateur éperdu d'Enesco comme Yehudi Menuhin n'a pas paru profiter de sa position de chef d'orchestre pour mieux faire connaître l'œuvre de son maître.

Si le violoniste Enesco a été plébiscité à son époque, les louanges n'étaient pas exemptes de quelques rares réserves, non reportées ici ; quant à « l'étonnant mélange de style tzigane virtuose et de rigueur », dont parle Pierre-Émile Barbier au sujet de l'enregistrement des Suites et Partitas de Jean-Sébastien Bach (citation p. 503), on regrette de ne pas en savoir plus. Pour notre part, nous sommes bien en peine de discerner, dans ce témoignage sonore exceptionnel de l'année 1948, l'expression d'un style « tzigane virtuose » dont nous ne saurions d'ailleurs comment en établir la réalité.

D'autres inconnues. En 1936, Enesco chef d'orchestre aurait été pressenti pour succéder à Toscanini au Philharmonique de New York (p. 395). L'information est présente dans de multiples sources roumaines, sans que l'on sache pourquoi cette collaboration n'a pas abouti. Volonté propre d'Enesco ? Candidature repoussée, et pour quelles raisons ? On ne le saura pas, et la « rivalité » avec John Barbirolli au pupitre de ce même orchestre en 1939 (p. 440) n'est pas davantage détaillée.

Sur le grand nombre d'arrangements laissés par Enesco il subsiste toujours des zones d'ombres, et l'ouvrage n'en fait pas mystère. Nous-même avons eu la surprise de découvrir, totalement par hasard, l'existence d'une orchestration oubliée du jeune roumain : un Hymne à Garibaldi pour ensemble symphonique. C'est du moins ce qu'indique le programme d'une soirée de fête du 17 octobre 1903, pendant laquelle Édouard Colonne dirige son orchestre dans la salle de fêtes de l'Hôtel de Ville (Archives de Paris, PEROTIN 1221/63/1 carton 26).

Plus surprenant, le silence au sujet de la grande exposition d'autographes musicaux de 1900, à l'initiative de Charles Malherbe. Enesco choisit de confier à l'archiviste de l'Opéra un manuscrit original de sa Suite dans le style ancien.  Pouvait-on imaginer plus admirable prémonition sur le devenir d'un monde que l'on pensait entier voué à son avenir… et qui devait bientôt se tourner vers un passé aussi riche qu'oublié ?

Commentaires d'école

Page 89, Alain Cophignon s'interroge sur le qualificatif « d'école » attribué aux quatre premières véritables symphonies d'Enesco :

« Les quatre premières symphonies de Dvořák [ne figurent-elles pas] à son catalogue officiel, ainsi d'ailleurs que ses tout premiers Quatuors ? Ces compositions, dont on veut bien admettre l'intérêt, sont-elles davantage délivrées de toutes influences musicales que les quatre premières symphonies d'Enesco ? »
 
La raison de cette différence de traitement entre les deux compositeurs n'est pas davantage approfondie, il y a pourtant là matière à soulever un point d'importance. En premier lieu, si ces œuvres d'Antonín Dvořák ont été négligées en leur temps de l'édition musicale, c'est avant tout qu'elles étaient antérieures au contrat qui devait lier le compositeur à son principal éditeur, Simrock, et non pour des raisons d'influences stylistiques. Par ailleurs, on ne peut nier que la dimension parfois déconcertante de ces pages, sortes de recherches sur la tonalité et aux dimensions inhabituelles (le 3ème quatuor dure plus d'une heure !) n'était pas garante, c'est le moins que l'on puisse dire, d'un franc succès commercial. Et surtout, le catalogue officiel de Dvořák a été construit, défendu et enrichi au fil des décennies par des personnalités hors du commun : citons Otakar Šourek et son beau-fils Jarmil Burghauser, à qui nous devons - en dépit des orientations idéologiques d'un régime qui ne portait pas Dvořák dans son cœur - un extraordinaire Catalogue Thématique, modèle d'intelligence et de précision, édité à la fin du XXe siècle. Un tel travail ne semble pas avoir été réalisé en Roumanie sur Enesco, ce que nous déplorons.

Le reste n'est que détail. Un passage, p. 39, souligne le rôle des Tziganes dans l'introduction en terre roumaine des chants indiens et égyptiens. Il est indiqué que les Tziganes ont été introduits comme « serviteurs des Romains », chose qui m'interroge (les Tziganes n'ont-ils pas plutôt été introduits plutôt comme esclaves des Tartares ?) car j'ai moins-même recherché en vain l'origine de cette hypothèse, recopiée depuis le forum Georges Enesco sur l'un de mes articles.

Quelques bizarreries orthographiques, inévitables dans une somme de cette ampleur (« zamphir » au lieu de « zamfir », p. 49 ; Iosif Ivanovici, l'auteur de la valse Flots du Danube, renommé Ivanovitch, p. 45). Un index parfois incomplet, un vocabulaire pas toujours accessible au mélomane moyen ; une discographie d'où l'on note l'absence de quelques références, comme la Première Suite orchestrale dirigée par Georges Georgescu ou les deux Rhapsodies sublimées par la Philharmonie Tchèque et Constantin Silvestri. Notons à ce propos que le Poème Roumain est, dans la version de Iosif Conta, amputé de sa coda originale avec l'hymne royal, indésirable aux oreilles communistes.

Mais tout cela, on l'a compris, n'est que broutilles en regard des immenses qualités du livre. Ces quelques remarques, loin de souligner telle ou telle faiblesse du livre (ce qui serait pour le moins présomptueux) éclairent bien au contraire la richesse du sujet et mettent en lumière quelques-uns des thèmes qui, un jour peut-être, inspireront de nouvelles recherches.

Enesco, chercheur d'absolu

En effet, il n'en reste pas moins vrai que la description des œuvres, détaillée et abondamment illustrée d'extraits de partitions, incline immédiatement à glisser le CD dans le lecteur et découvrir - ou redécouvrir - des pages qu'on croyait pourtant bien connaître. Quel plus bel hommage que de souligner la profondeur d'un art qui n'en finit pas de se révéler à l'auditeur qui veut bien s'en donner la peine ?

L'auteur réussit à partager sa passion, au-delà du musicien, pour la personnalité extraordinaire d'Enesco, allant même jusqu'à inscrire son legs dans une dimension cosmique. A l'instar d'un Théodore Monod, autre grand humaniste du siècle passé, Enesco se révèle comme un authentique chercheur d'absolu.

On l'aura compris : il faut lire "Georges Enesco" d'Alain Cophignon.


(Alain Chotil-Fani)

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