La réponse
s'impose dès les premières pages, et ne
se
démentira jamais par la suite : oui !
Cette biographie d'Enesco ne se
contente pas de compiler diverses études
déjà disponibles dans différentes
langues, mais constitue un travail original de recherche, de patiente
redécouverte voire de réhabilitation
d'un musicien d'exception. L'auteur
s'attache, année après
année, à suivre le cheminement du musicien,
embrassant à
l'occasion des thématiques plus vastes et toujours
présentées de façon
passionnante.
Alain Cophignon a visiblement
apporté un grand soin à
l'exploration de cette vie si complexe. La description
qu'il nous donne de
quelques sommets du catalogue énescien incline
aussitôt à l'écoute pour
approfondir des musiques à la
richesse jamais épuisée.
Ce remarquable travail
s'appuie sur un nombre impressionnant
de sources, toujours mentionnées, y compris - et il
s'agit là d'un véritable
honneur - de quelques informations disponibles sur le
présent site, réalisé par
un simple amateur.
L'amour de
l'auteur pour « son »
musicien (comme
il l'écrit lui-même à
plusieurs reprises) est donc à la fois manifeste et
fertile ; mais toute passion a ses revers obscurs. Ainsi, et
je l'écris au
risque de passer pour masochiste, j'aurais aimé
connaître un peu plus
d'opinions contradictoires au sujet d'Enesco. Le
chapitre initial,
« Oublieuse mémoire »,
brosse un rapide panorama des défenseurs du
compositeur, où l'on note bien des noms
prestigieux mais aussi un curieux
non-dit : selon les propres mots de l'auteur, si la
plupart des musiciens
et critiques musicaux roumains considèrent Enesco
« comme un héros
national », l'on constate
néanmoins « des silences
surprenants ». Lesquels ? Et pour quelles
raisons ? On ne le
saura pas.
Mystère, encore :
pourquoi tant de grands interprètes
négligent Enesco depuis tellement
d'années, au-delà des sempiternelles
rhapsodies ? Paresse intellectuelle, difficulté de bousculer
les goûts sclérosés
du public ? peut-être ; mais pas uniquement. Un grand
chef roumain comme
Sergiu Celibidache a, si j'en crois certaines
informations lues
sur le groupe de discussion consacré à Enesco,
commenté en termes peu flatteurs
l'œuvre de son compatriote. Ce constat inattendu
mériterait d'être approfondi.
Même un admirateur éperdu d'Enesco comme
Yehudi Menuhin n'a pas paru profiter
de sa position de chef d'orchestre pour mieux faire
connaître l'œuvre de son
maître.
Si le violoniste Enesco a
été plébiscité à
son époque, les
louanges n'étaient pas exemptes de quelques rares
réserves, non reportées
ici ; quant à
« l'étonnant mélange
de style tzigane virtuose et de
rigueur », dont parle Pierre-Émile
Barbier au sujet de l'enregistrement
des Suites et Partitas de Jean-Sébastien Bach (citation p. 503), on regrette de ne pas
en
savoir plus. Pour notre part, nous sommes bien en peine de discerner,
dans ce
témoignage sonore exceptionnel de
l'année 1948, l'expression
d'un style
« tzigane virtuose » dont nous
ne saurions d'ailleurs comment en établir la réalité.
D'autres inconnues. En
1936, Enesco chef d'orchestre aurait
été pressenti pour succéder
à Toscanini au Philharmonique de New York (p. 395).
L'information est présente dans de multiples
sources roumaines, sans que l'on
sache pourquoi cette collaboration n'a pas abouti.
Volonté propre
d'Enesco ? Candidature repoussée, et pour
quelles raisons ? On ne le
saura pas, et la
« rivalité » avec John
Barbirolli au pupitre de ce
même orchestre en 1939 (p. 440) n'est pas davantage
détaillée.
Sur le grand nombre
d'arrangements laissés par Enesco il
subsiste toujours des zones d'ombres, et l'ouvrage n'en
fait pas mystère. Nous-même
avons eu la surprise de découvrir, totalement par hasard,
l'existence d'une
orchestration oubliée du jeune roumain : un Hymne
à Garibaldi pour ensemble
symphonique. C'est du moins ce qu'indique le
programme d'une soirée de fête du
17 octobre 1903, pendant laquelle Édouard Colonne dirige son
orchestre dans la
salle de fêtes de l'Hôtel de Ville
(Archives de Paris, PEROTIN 1221/63/1 carton
26).
Plus surprenant, le silence au sujet
de la grande exposition
d'autographes musicaux de 1900, à
l'initiative de Charles Malherbe. Enesco
choisit de confier à l'archiviste de
l'Opéra un manuscrit original de sa Suite
dans le style ancien. Pouvait-on
imaginer plus admirable prémonition sur le devenir
d'un monde que l'on pensait
entier voué à son avenir… et qui
devait bientôt se tourner vers un passé aussi riche qu'oublié ?
Page 89, Alain Cophignon
s'interroge sur le qualificatif
« d'école »
attribué aux quatre premières
véritables symphonies
d'Enesco :
« Les quatre
premières symphonies de Dvořák [ne
figurent-elles pas] à son catalogue officiel, ainsi
d'ailleurs que ses tout
premiers Quatuors ? Ces compositions, dont on veut bien
admettre
l'intérêt, sont-elles davantage
délivrées de toutes influences musicales que
les quatre premières symphonies
d'Enesco ? »
La raison de cette
différence de traitement entre les deux
compositeurs n'est pas davantage approfondie, il y a pourtant
là matière à
soulever un point d'importance. En premier lieu, si ces
œuvres d'Antonín Dvořák ont
été négligées en leur temps
de l'édition musicale, c'est avant tout
qu'elles
étaient antérieures au contrat qui devait lier le compositeur à son principal éditeur,
Simrock, et non pour des raisons d'influences stylistiques.
Par ailleurs, on ne
peut nier que la dimension parfois déconcertante de ces
pages, sortes de
recherches sur la tonalité et aux dimensions inhabituelles
(le 3ème
quatuor dure plus d'une heure !)
n'était pas garante, c'est le moins que
l'on puisse dire, d'un franc succès
commercial. Et surtout, le catalogue
officiel de Dvořák a été construit,
défendu et enrichi au fil des décennies par
des personnalités hors du commun : citons Otakar
Šourek et son beau-fils
Jarmil Burghauser, à qui nous devons - en dépit
des orientations idéologiques
d'un régime qui ne portait pas Dvořák
dans son cœur - un extraordinaire
Catalogue Thématique, modèle
d'intelligence et de précision,
édité à la fin du
XXe siècle. Un tel travail ne semble pas avoir
été réalisé en Roumanie sur
Enesco, ce que nous déplorons.
Le reste n'est que
détail. Un passage, p. 39, souligne le
rôle des Tziganes dans l'introduction en terre
roumaine des chants indiens et
égyptiens. Il est indiqué que les Tziganes ont
été introduits comme
« serviteurs des Romains », chose
qui m'interroge (les Tziganes
n'ont-ils pas plutôt été
introduits plutôt comme esclaves des Tartares ?)
car j'ai moins-même recherché en vain
l'origine de cette hypothèse, recopiée
depuis le forum Georges Enesco sur l'un de mes articles.
Quelques bizarreries orthographiques,
inévitables dans une
somme de cette ampleur
(« zamphir » au lieu de
« zamfir »,
p. 49 ; Iosif Ivanovici, l'auteur de la valse Flots
du Danube,
renommé Ivanovitch, p. 45). Un index parfois incomplet, un
vocabulaire pas
toujours accessible au mélomane moyen ; une
discographie d'où l'on note
l'absence de quelques références, comme
la Première Suite orchestrale dirigée
par Georges Georgescu ou les deux Rhapsodies sublimées par la
Philharmonie Tchèque et
Constantin Silvestri. Notons à ce propos que le
Poème Roumain est, dans la
version de Iosif Conta, amputé de sa coda originale avec
l'hymne royal,
indésirable aux oreilles communistes.
Mais tout cela, on l'a compris, n'est que
broutilles en regard des immenses
qualités du livre. Ces quelques remarques, loin de souligner
telle ou telle faiblesse du livre (ce qui serait pour le moins
présomptueux) éclairent bien au contraire la richesse du
sujet et mettent en lumière quelques-uns des thèmes qui,
un jour peut-être, inspireront de nouvelles recherches.
En effet, il n'en reste pas moins
vrai que la description des œuvres,
détaillée et abondamment illustrée
d'extraits de partitions, incline
immédiatement à glisser le CD dans le lecteur et
découvrir - ou redécouvrir -
des pages qu'on croyait pourtant bien connaître.
Quel plus bel hommage que de
souligner la profondeur d'un art qui n'en finit pas
de se révéler à l'auditeur
qui veut bien s'en donner la peine ?
L'auteur réussit
à partager sa passion, au-delà du musicien,
pour la personnalité extraordinaire d'Enesco,
allant même jusqu'à inscrire son
legs dans une dimension cosmique. A l'instar d'un
Théodore Monod, autre grand
humaniste du siècle passé, Enesco se
révèle comme un authentique chercheur
d'absolu.
On
l'aura compris : il faut lire "Georges Enesco"
d'Alain Cophignon.
(Alain Chotil-Fani)