La tradition musicale en milieu rural tchèque : l'exemple de la pastorale

La pratique musicale en Bohême et en Moravie aux 18ème et 19ème siècles est lièe à la présence dans les villages d'instituteurs formés à la musique. Ces instituteurs portent le nom de « kantor » La musique fait partie intégrante de leur mission d'enseignement dans les écoles primaires en milieu rural et leur employeur exige d'eux de bonnes bases musicales. Ces instituteurs sont eux-mêmes formés par les organiste et chefs de chœur des des paroisses de campagne. Ils étoffent parfois leurs connaissances pendant leurs études dans des collèges jésuites ou d'autres ordres religieux (piaristes, prémontrés, dominicains...). Mais c'est aussi dans la pratique quotidienne qu'ils améliorent leur savoir-faire.

La reconquête de la Bohême s'est accompagnée d'une intense activité religieuse catholique. La musique est un élément important de cette reconquête en milieu rural. De nouvelles églises baroques ont été construites dans de nombreux villages. Elles rassemblent pour des occasions de toutes sortes les populations locales. Les kantors sont ainsi sollicités en permanence avec leurs élèves. Les répétitions se font dans les écoles, au son des voix et des instruments, tandis que les séances officielles ont lieu à l'église. Malgré la faiblesse de leurs moyens financiers, de leurs effectifs et de leur stabilité (les travaux de la campagne et la pauvreté du monde rural en Bohême et en Moravie à ces époques pèsent sur la fréquentation des élèves), les kantors assurent une incroyable production musicale. Toute fête religieuse et civile est prétexte à écrire de la musique. Ce répertoire est un savant mélange de musique instrumentale et vocale d'une touchante naïveté que l'on doit appréhender dans son contexte historique et social et avec la sensibilité de son temps. Il peut paraître, si l'on se limite à une analyse superficielle d'une désolante banalité. Ce serait oublier à qui était destiné celui-ci et l'absolue nécessité de composer des œuvres accessibles à l'ensemble de la population du milieu rural. En ce sens, les « Kantors » de Bohême et de Moravie ont parfaitement rempli leurs missions voire au delà.

Sans doute ne pouvaient-ils pas supposer que cet inlassable dévouement pourrait conduire à l'émergence d'une école nationale tchèque dans la deuxième moitié du 19 ème siècle. Leurs compositions sont la synthèse d'éléments de croyances et de pratiques religieuses parfois contradictoires et de danses et de chansons traditionnelles ce qui permettaient aux auditeurs d'avoir un profond sentiment de proximité et d'intimité permanent avec la musique. Ce sentiment de proximité ne fera que croître lorsque se feront entendre les premières compositions en langue populaire tchèque. Cette musique est alors aussi l'expression forte d'une appartenance à une même communauté tchèque rurale.

Les pastorales sont, au sein de ce répertoire, un exemple particulièrement convaincant de l'intérêt de cette musique « rurale » de Bohême et de Moravie. Certes le genre pastorale n'est pas une spécificité tchèque ni morave. Mais elle s'est « acclimatée » avec bonheur dans ces pays.

Parmi les auteurs de pastorales et de messes pastorales de Bohême et de Moravie, citons l'un des plus féconds et des plus reconnus, Jakub Jan Ryba (1765-1815) en poste à Rožmital (près de la ville de Příbram au sud ouest de Prague) qui a laissé une œuvre impressionnante par sa qualité et sa quantité. (un catalogue de plus de mille œuvres dont une cinquantaine de pastorales). Epuisé par son travail, décu de ne pas être devenu chef d'orchestre, en conflit avec une partie de la population à cause de ses méthodes pédagogiques (trop) progressives et de ses exigences, Jakub Jan Ryba se suicidera à l'âge de cinquante ans. Avant lui, Jiří Ignác Linek (1721-1791) forme dans son village natal de Bakov toute une génération de musiciens et compose des œuvres de préférence pour petits effectifs qui harmonisent souvent avec pertinence des thèmes d'anciennes chansons populaires de Noël en langue tchèque et une écriture musicale soignée et érudite (Narodil se Kristus Pan, Jesus est né...).

Bien d'autres compositeurs vont adopter la pastorale et en régénérer la tradition en Bohême et en Moravie. Celle-ci se poursuit jusqu'à aujourd'hui avec F.X. Thuri, peut-être le dernier représentant de cette école tchèque.

Autres compositeurs-kantors (liste non exhaustive)

Jakub Valerian Paus (1705-1791)

Augustin Fibiger (1760-1851)

Tomas Norbert Koutnik (1698-1775)

Jan Hatas (1751-1784)

Josef Stetina (1700-1750)

Martin Broulik (1751-1817)

Jan Michalicka (1793-1866)

Ferdinand Doubravsky (1747-1829)

Eric Baude, Tours, mai 2002

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