Bedřich Smetana, auteur d'opéras patriotiques, chef d'orchestre et infatigable défenseur de la musique de son pays, conçoit l'idée d'écrire un cycle de compositions symphoniques alors qu'il compose son opéra Libuše (1871 - 1872). Ce projet l'occupe pendant cinq années, de 1874 à 1879. Smetana, atteint de surdité en 1874, doit renoncer à son poste de chef d'orchestre et consacre les dix dernières années de sa vie à la composition.
Má vlast, "Ma patrie", vaste fresque symphonique de plus d'une heure, comporte six poèmes symphoniques. Chacun d'entre eux évoque un épisode de l'histoire tchèque ou rend hommage à la nature des pays de Bohême. Ainsi Vyšehrad, qui ouvre le cycle, renvoie l'auditeur à la mythologie héroïque des guerriers du passé. La seconde œuvre, Vltava, est la description des différents tableaux qui s'offrent au fil du cours de la rivière (voir ci-dessous). Šárka raconte l'histoire d'une jeune femme qui, voyant son amour déçu, massacre avec ses compagnes un campement de guerriers après avoir attiré leur chef. Cette pièce, très dense et expressive, est l'une des plus réussie du cycle. Le quatrième poème symphonique Par les bois et les prés de Bohême est un tableau émouvant de la campagne tchèque où Smetana laisse éclater son amour de la nature.
Après une pause de 3 années, le compositeur complète Má vlast avec deux œuvres jumelles, Tábor et Blaník, fondées sur le même thème belliqueux tout droit issu des guerres hussites : "Vous qui êtes les combattants de Dieu". Tábor, très sombre et sévère, rappelle par son aspect archaïque les opéras nationalistes de Smetana. Faisant appel aux ressources les plus rugueuses de l'orchestre symphonique - cuivres, violoncelles, percussions - Smetana anticipe certains procédés du XXème siècle. Le dernier poème symphonique, Blaník, transcende la puissance de Tábor en un irrésistible chant d'optimisme. Le compositeur évoque ici ces guerriers invincibles endormis sous la montagne de Blaník, et qui se réveilleront quand le peuple tchèque sera en danger. Cette œuvre est aussi la conclusion épique du cycle.
La rivière tchèque prenant sa source dans les monts de la Šumava et se jetant dans l'Elbe, à Melnik au nord de Prague, s'appelle bien Vltava. Moldau est son nom allemand. Smetana a lutté toute sa vie pour l'indépendance de son pays, la reconnaissance de la culture, de sa langue. Continuer à utiliser le nom allemand serait un bien piètre hommage à cet artiste, à ce peuple alors sous domination autrichienne... C'est pourquoi nous encourageons vivement les mélomanes, les musiciens à éviter l'emploi du nom allemand - qui de plus sonne assez mal à nos oreilles.
Mais comment se prononce "Vltava" ? Comment souvent en langue tchèque, des voyelles non écrites permettent de s'en sortir sans trop de mal. Il suffit tout simplement d'intercaler en "e" muet entre les deux premières consonnes : "Veltava", "Voltava".
Smetana en personne décrit son poème symphonique :
"... la composition dépeint la course de la rivière depuis sa naissance, où deux sources, l'une chaude, l'autre froide, se rejoignent pour former une rivière qui s'écoule à travers les forêts et prairies ; et le charmant pays où des fêtes joyeuses et des gais festivals sont célébrés ; sous le clair de lune la danse des ondines ; sur les proches rochers d'orgueilleux châteaux, hôtels particuliers et ruines s'élèvent ; la Vltava tourbillonne ensuite dans les rapides de Saint-Jean, se jette dans un large torrent non loin de Prague, franchit Vyšehrad et disparaît dans la distance qui l'unit à l'Elbe ..."
Pour mieux cerner le déroulement de l'œuvre voici un rapide guide d'écoute. Les minutages font référence à l'interprétation de Karel Ančerl à la tête de la Philharmonie Tchèque (enregistrement officiel Supraphon, janvier 1963).
0'0" La première source de la Vltava - La seconde source
Le motif de la source est joué à la flûte, qui figure la source froide (Studena), bientôt rejointe par la clarinette qui incarne la source chaude (Tepla). Les deux chants se mêlent et engendrent la belle mélodie qui sera le thème dominant de l'œuvre (1'05").
2'57" Forêt; chasse
Le son des cors interrompt brutalement la mélodie. Nous assistons à une chasse à courre dans les forêts de la Bohême du sud.
4'01" Mariage de campagne
Alors que les bruits de chasse se sont dissipés, nous voilà en présence d'une noce paysanne, au son de polka (danse tchèque typique).
5'33" Clair de lune ; rondeau des ondines
La nuit est tombée. Smetana confie aux violons cette mélodie irréelle, onirique, directement sortie d'un conte de fées. Il met en scène les ondines, ces nymphes de eaux que la croyance populaire adore et redoute.
8'15" Réexposition de la mélodie principale
9'04" Les rapides de Saint-Jean
L'orchestre se déchaîne : la rivière affronte les rapides de la Saint-Jean, au sud de Prague.
10'24" La Vltava s'écoule largement - Vyšehrad
Retour triomphal de la mélodie principale alors que la rivière s'écoule dans la capitale tchèque, surplombée par la "forteresse haute", Vyšehrad
Smetana s'est-il inspiré d'une mélodie populaire tchèque pour composer le thème de la mélodie principale de Vltava ? Rien n'est moins sûr. En effet, cette mélodie est revendiquée par de nombreuses cultures européennes... Petit tour d'horizon.
En Flandre, Smetana été accueilli par le compositeur local Peter Benoit, autre champion de la cause nationale. Ce dernier lui aurait montré des recueils de musique populaire, dont la chanson "Ik zag Cecilia komen" (je voyais venir Cécile) au thème très ressemblant - paraît-il... - à la future Vltava.
Autre ressemblance frappante avec... l'hymne national d'Israël (!) Cette musique était, initialement, l'hymne sioniste, composé en 1897 sur la mélodie Hatikva ou "Sehnsucht", elle-même tirée d'un recueil de quatre lieder publié à Leipzig utilisant des "Syrischer Melodien".
Cependant la même mélodie se retrouve presque exactement dans le folklore suédois sous le titre "Ack, Värmeland, du Sköna". Faut-il rappeler que Smetana vécut en Suède de 1856 à 1861 ?
Pour finir, cette même musique se retrouve dans des folklores aussi différents que basque, espagnol, allemand, polonais et... tchèque.
D'où vient le thème de Vltava ? de Suède, où Smetana vécut plusieurs années ? de Flandre, par l'intermédiaire de Peter Benoit ? ou bien, tout simplement, du folklore tchèque ? On ne le saura sans doute jamais avec certitude. On peut cependant souligner l'universalité de cette musique, bien loin du strict cadre de l' "école nationale" où on voudrait trop souvent enfermer l'art de Bedřich Smetana.
(Alain Chotil-Fani)
Un grand merci aux intervenants du forum fr.rec.arts.musique.classique pour leurs précieuses informations, et en particulier à DB.
Voici des liens vers les différentes sources d'inspiration musicales possibles citées dans l'article.
Retour vers le chapitre Smetana | Accueil du site