Jan Vent (1745-1801) et son époque

Ne faudrait-il pas remonter dans le temps au moins jusqu'au hussisme et à l'extraordinaire philosophe philologue et pédagogue morave Jan Adamos Komenský (1592-1670), contemporain de Descartes, et à ses idées et ses principes sur l'éducation, pour essayer de trouver quelques explications et ainsi de comprendre l’extraordinaire vitalité des pays de Bohême au 18ème siècle et son génie à engendrer des musiciens, des compositeurs de grand talent ?

Le hussisme est un mouvement religieux né au sein de l’Université de Prague au 15ème siècle et inspiré des œuvres du réformateur anglais Wycliffe. Komenský sera le dernier évêque de cette église hussite démantelée après la défaite de la Montagne blanche en 1620, défaite qui sonne le glas de l’Indépendance des pays de Bohême désormais assujettis à l'empire austro-hongrois pendant près de trois siècles.

Tant chez les hussites que plus tard chez leurs vainqueurs et inquisiteurs catholiques autrichiens, la musique occupe une place essentielle au sein de l'éducation. Les chorales hussites sont un des moments de la pratique religieuse les plus intenses. Quant aux ordres catholiques chargées de ramener la Bohême hérétique dans le droit chemin de l'église romaine, ils vont se servir de l'art (musique et architecture en particulier) à des fins de propagande, de persuasion de la toute puissance de l’église catholique et de conversions. A l'image des principes de Komenský, mais à leurs manières jésuites, piaristes, prémontrées etc. encouragent la pratique vocale et instrumentale partout où ils le peuvent dans leur intérêt et dans ce qu'ils croient être l'intérêt des peuples de Bohême.

Alors que le pays est dans une situation politique et économique difficile, on assiste paradoxalement à la naissance et à l'essor de plus en plus intense d'un mouvement musical baroque tchèque. Vont naître, éclater dans différents endroits, à Prague, à Kroměříž ou un peu plus tard à Citoliby, dans des monastères ou dans les cours, des foyers, des écoles de compositeurs. C'est, semble-t-il, sur ce baroque tchèque, né de ce chaos et de cette volonté de reconquête puis sur le classicisme musical, sur ces écoles de compositeurs tout à fait originales que va pouvoir émerger au 19ème siècle une musique vraiment nationale, moteur avec la littérature et le théâtre de l'émancipation du peuple tchèque.

La musique tchèque et ses représentants du 18ème siècle ne vont décevoir ni leur communauté ni le monde, bien au contraire. Jan Vent (1745-1801) est tout à fait représentatif de ce qu'a pu être le destin d'un compositeur tchèque de cette époque. Parallèlement à la pratique vocale s'est développé en Bohême le jeu des instruments, particulièrement celui des vents. Les musiciens tchèques vont témoigner très vite d'une grande habileté et Jan Vent fait partie de ceux-là (tradition qui subsiste encore de nos jours). Il appartient à cette école de Citoliby qui va tant donner au patrimoine musical de la Bohême et tant contribuer à son enrichissement. Pauvre Jan Vent à la fois musicien mais aussi laquais, maître d'hôtel, domestique du comte Pachta fils d'un cordonnier violoneux du domaine de Citoliby, s'enfuyant trois fois de son service (les musiciens tchèques à l'image de Fiala, Vent, Stich Punto supportaient mal la condition de domestique proches en cela de Mozart) . Il aura ensuite la chance d'être engagé dans l'harmonie du prince Schwarzenberg à Česky Krumlov comme hautboïste. En 1787 cette harmonie rejoint Vienne et la Cour de 1l3mpereur Josef II On trouve ainsi au service de l'empire d’Autriche-Hongrie et de son aristocratie, au temps où la fonction de compositeur de la Cour était tenue par un certain W. A. Mozart, des musiciens tchèques ; Vent, les bassonistes Drobny et Cervenka, les Triebensee père et fils, pour ne parler que des instrumentistes appartenant à l'harmonie impériale. (Josef Triebensee épousera la fille de Jan Vent et ils auront pour témoins à leur mariage Antonio Salieri et L. Koželuh. Josef Triebensee assurera entre autre la place de hautbois solo le soir de la première de La flûte enchantée, théâtre de la Kärtnertor). En plus de son poste de musicien de l'harmonie impériale Vent était (comme Triebensee) hautboïste de l'orchestre de la Cour et du théâtre. Malgré cela il trouvait encore le temps et le loisir de composer des œuvres essentiellement pour ensembles à vent. Sa Partita en do majeur (Alleluja), ses géniales transcriptions des opéras de Mozart (seul l'aspect dramatique et théâtral des œuvres semble perdre un peu de son intensité) ses trios sont la preuve d'une sensibilité et d'un don particulièrement développés pour l'instrumentation, la valorisation des timbres et l'homogénéité de tels ensembles. Sans doute est-ce pour ces raisons et pour ses relations avec Mozart que Constance, sa femme le recommande avec le clarinettiste Stadler et le chef d'orchestre (Paul?) Vranický (tchèque) auprès de l'éditeur allemand André pour veiller au bon déroulement de l'édition posthume des œuvres pour vents du compositeur autrichien. Vent restera pendant vingt années responsable du répertoire de l’harmonie impériale transcrivant plus de quarante opéras et ballets dont cinq arrangements d'opéras de Mozart. Ses différentes fonctions en feront un des musiciens les mieux payés dans la Vienne d'alors, loin évidemment du salaire de misère qu'il recevait pour son service de musicien laquais du comte Pachta de Citoliby.

L'aristocratie, la noblesse autrichienne ont choisi les pays de Bohème aux 17ème et 18ème siècles pour leurs séjours estivaux avec, pour se distraire, deux activités qu'elles pratiquent avec art et discernement : la musique et la chasse (la chasse à cour pour les cours importantes).

Chaque famille va constituer son groupe d'instrumentistes selon ses moyens, sa chapelle, auxquels se joignent quelquefois parents, amis, serviteurs ou enfants. Les instrumentistes à vent tchèques sont engagés au service des Cours des Schwarzenberg à Česky Krumlov (Vent), chez les Lobkovic à Roudnice etc. Bien souvent ceux-ci composent tout en jouant au sein de ces ensembles. C'est pourquoi ce répertoire prend au 18ème siècle un essor extraordinaire.

A côté des compositeurs dont les œuvres seront jouées à ce concert existent une quantité de petits maîtres dont les noms nous sont inconnus mais dont la musique aurait mérité de parvenir jusqu'à nous et d'être titrée de son profond sommeil : Triebensee, Másek, Fiala, Havel Pokonny, Stastny, Rössler, Rosetti, Cibulka, Anton, Dušek, Dittersdorf pour ne citer que ceux-là. Fêtes, bals, concerts, sérénades étaient autant d'occasions de faire entendre ces œuvres de circonstances à l'exemple des trois partitas de ce concert, à l'écriture somme toute conventionnelle mais dont la sonorité s'accordait à merveille avec l'atmosphère des lieux. Ne donnait-on pas des sérénades sur les terrasses ou dans les cours des châteaux au retour de la chasse ou un peu plus tard dans la soirée, dans les salons de musique ? Cette musique, sans prétention, s'appuyant sur les harmonies des degrés fondamentaux, sur un rythme simple mais évocateur, savait exprimer tour à tour les échos d'une chasse (les rythmes ternaires ont un effet extraordinairement parlant dans l'œuvre de Krommer) , la douceur mélancolique d'une chanson populaire tchèque (nostalgie oblige), la solide carrure d'un menuet à la Viennoise.

(Eric Baude)

Note
Ce texte accompagnait à l'origine un concert donné par l'Ensemble Philidor.

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