J'ai reçu une lettre pleine de tristesse de Prague ; Antonín Dvořák est mort. Ce brillant compositeur tchèque, que le monde entier a appris à connaître, n'est plus parmi nous. L'un des compositeurs nationaux les plus originaux de notre époque est mort.
Ses nécrologies furent publiées dans les magazines et journaux danois il y a plus d'une semaine. Mais à Christiana j'ai examiné les journaux sans rien trouver. Cela signifie-t-il que nous sommes réellement indifférents à la nouvelle de la mort de Dvořák ? Une chose est certaine : nous vivons au nord de la décence commune. Et notre silence parle fort. Mais je ne suis pas pessimiste au point de croire que nous vivons autant au nord que la presse de Christiana pourrait nous le faire croire. C'est pourquoi j'estime que quelques mots sur le compositeur décédé sont dans l'ordre des choses.
Antonín Dvořák mourut subitement le 1er mai, à 63 ans. C'était un compositeur très fertile et il a composé beaucoup de styles de musique différents, avant qu'il n'attire l'attention de l'Europe. Ce fut Johannes Brahms qui le découvrit, pour ainsi dire, et le recommanda chaleureusement à notre attention. Au début des années 1870, je lus son nom pour la première fois, sur la couverture d'un recueil de partitions pour deux voix et piano. Ces si remarquables poèmes en musique sur des chants populaires tchèques, avaient largement de quoi de faire connaître son nom, et c'est en effet ce qu'il advint. Ses mélodies se diffusèrent rapidement à travers le monde civilisé.
Mais Dvořák avait un idéal plus élevé. Il incorporait la musique populaire dans ses œuvres plus vastes, et il est clair que son imagination était tellement enrichie par cette source d'inspiration qu'elle comptent parmi ses plus grands efforts créatifs. Dvořák embrassa toutes les formes de composition, des plus petites aux plus grandes. Il écrivit des opéras, des symphonies, des poèmes symphoniques, des ouvertures, de la grande musique sacrée et bien d'autres choses. C'est toutefois sa musique de chambre qui provoqua tant d'admiration de la part de tous ses contemporains. En plus des grands compositeurs classiques, il apprit de Brahms, et plus tard de Liszt et de Wagner - mais il reste vraiment original dans toutes ses œuvres. Ses quatuors et quintettes à cordes sont des chefs d'œuvres qui lui survivront sans l'ombre d'un doute.
Sa musique n'est pas souvent jouée en Norvège. Il y a plusieurs années fut joué à Bergen l'un de ses quatuors à cordes, et cela excellemment, par M. Arve Arvensen et ses collègues. L'événement fit sensation. À Christiana, Johan Halvorsen interpréta il y a peu la symphonie dite Américaine, « Aus der neuen Welt ». Cela mis à part, je ne suis pas persuadé qu'il ait reçu beaucoup d'attention ici. À Copenhague, ses œuvres font partie du répertoire de concert habituel, grâce surtout à son compatriote Franz Neruda. En Angleterre et en Allemagne, il également est souvent joué, bien que les Allemand n'aient pas l'air de se réconcilier avec sa nationalité.
Mais c'est, depuis le début, en Angleterre qu'il a son plus grand et plus fidèle public. Je n'oublierai jamais l'excellente interprétation du Stabat Mater, l'une des plus magnifiques œuvres de Dvořák pour chœur, solistes et orchestre, au festival de Birmingham en 1888. Hans Richter dirigeait l'orchestre et son enthousiasme était contagieux, touchant les musiciens aussi bien que les spectateurs.
Dans les années 1890 Dvořák reçu une invitation pour diriger le Conservatoire de New York. Il ne put, cependant, s'adapter aux conditions américaines. Vaincu par le mal du pays il retourna à sa Prague adorée, où il vécu et travailla pour le restant de ses jours. C'est là que j'entendis son opéra Rusalka, une œuvre qui comporte les meilleures choses. L'opéra est basé sur la Petite Sirène d'H. C. Andersen. Dvořák vient de terminer un autre opéra récemment, Armida, mais il semble que cet opéra n'ait pas été aussi bien reçu lors de sa première.
Comment était Dvořák en tant qu'être humain ? Eh bien, sur cela je peux à peine émettre un jugement. Je le rencontrai pour la première fois il y a six ou huit années à Vienne. Un soir que je devais me produire en concert, il entra dans la pièce verte où je faisais nerveusement les cent pas avant le concert. En fait la pièce était un large couloir où beaucoup de musiciens s'agitaient. Quand j'appris que l'un d'eux était Dvořák, je m'emplis de joie et me précipitais pour le saluer. Mais je fus immédiatement stoppé dans mon élan. Il était sec, buté et laconique. Je renonçais à comprendre son attitude et en fis part à son ami Brahms le lendemain. « Ne vous tracassez pas », me dit Brahms, « C'est habituel chez lui. Il est bizarre, mais son cœur est au bon endroit ».
Par chance j'eus l'occasion de le vérifier par moi-même l'an passé. Je pus le connaître mieux par sa fille, qui a chanté mes Romances à un concert à Prague. Durant le concert et ensuite dans la maison de Dvořák, je pus le connaître comme un étant un homme excentrique, charmant, franc et aimable. Il y avait quelque chose de profond et de fougueux dans son être, qui pouvait froisser ceux qui ne le connaissent pas. Cette impression disparut rapidement, et je suis heureux que ma dernière impression de lui est celle d'un homme qui prêtait simplement autant d'attention aux relations humaines qu'aux choses musicales.
Ses convictions politiques étaient profondément patriotiques, et les Tchèques l'adoraient. Récemment, l'empereur austro-hongrois le nomma membre de la Chambre des Magistrats, un honneur qui n'avait été accordé à nul autre artiste.
On se souviendra d'Antonín Dvořák comme de l'une des seules personnalités musicales vraiment complètes de notre époque. La nouvelle de sa brutale disparition, alors qu'il était au summum de sa créativité, sèmera l'affliction partout - et, je le crois, ici également, au nord de la décence commune.
Edvard Grieg
Vos magnifiques paroles sont comme un rayon de lumière éclairant nos cœurs en peine et notre douleur insupportable. Puisse Dieu vous remercier, grand Maître. Votre séjour parmi nous à Prague restera toujours comme les plus belles heures de ma vie, mais je me réjouis encore davantage que vous vous soyez souvenu de moi. Mon père parlait toujours de vous avec la plus grande affection, et le son de votre nom nous est précieux.
Traduction et commentaires Alain Chotil-Fani, mai 2004.