Vodnik (L'Ondin) op. 107

Les quatre poèmes symphoniques op. 107 à 110 sont inspirés de textes de Karel Jaromír Erben.

L'Ondin op. 107, le premier de ces poèmes symphoniques, est une œuvre sauvage, violente, cruelle comme le veut le sujet. Dvořák y déploie des trésors d'invention qui surprennent les auditeurs plus habitués à sa musique de chambre ou à ses symphonies. Son langage est ici plus fouillé, plus intense. Si le sujet est évidemment "national" (dans les légendes tchèques, l'ondin est un monstre lacustre démuni d'âme) les procédés orchestraux qu'emploie Dvořák sont loin d'être académiques en cette année 1896. Nous sommes ici aux antipodes de l'image "grand public" du maître, à mille lieux de l'insouciance ou du folklore aimable. Au contraire, le sujet évoque plutôt (dans un style différent) le terrifiant "Roi des Aulnes" de Goethe dont Schubert a tiré un lied célèbre.

L'histoire

Aquarelle de Kilina Chotil Le soir au bord d'un lac, assis sur un peuplier, un ondin projette de prendre femme dès le lendemain. Le jour suivant, une jeune fille des environs, malgré les pressentiments de sa mère, va au lac laver ses fichus. L'ondin, à l'affût, la capture et l'entraîne dans son palais lacustre.

Un enfant naît bientôt de cette union forcée. Mais la jeune femme se languit de revoir sa chère mère. Elle insiste auprès de son mari pour retourner ne serait-ce que quelques heures sur la terre ferme. Le monstre s'irrite et finit par céder. Mais il lui fait promettre de n'embrasser personne, et d'être de retour au bout d'une journée. Il conserve l'enfant en otage.

La mère promet à la fille de la protéger de l'ondin. Les deux femmes s'enferment dans leur maison alors que le monstre vient le soir, puis en pleine nuit réclamer son épouse en cognant à la porte. La mère refuse d'ouvrir. Le monstre vient une troisième fois au lever du soleil, sans plus de succès. Furieux, il déclenche une tempête et vient déposer le corps sans vie de l'enfant au seuil de la porte des deux femmes.

Un langage neuf

Cette œuvre a un attrait tout particulier qui cache en fait une innovation majeure : en maints endroits la musique correspond exactement aux intonations de la voix humaine dans les scènes qu'elle décrit. Le rythme, la mélodie de la langue tchèque se retrouvent dans les accents du hautbois ou du cor anglais. Janáček a été fasciné par ce procédé qu'il a lui-même repris et développé sous le nom du principe des "intonations" ("napevkového").

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Aquarelle par Kilina Chotil

Cette œuvre marque un autre tournant dans la production musicale de Dvořák. On a souvent souligné le jeu des influences sur le compositeur tchèque, de Schubert à Brahms surtout. Il serait vain de réfuter ces influences : nous ne voyons pas en quoi il s'agit d'une chose honteuse et propre à rabaisser le génie du compositeur tchèque, comme cela est encore si souvent sous-entendu. Et surtout quel serait l'artiste entièrement dégagé des influences de ses prédécesseurs ? Schubert n'est-il pas redevable à Mozart, Haydn ou Beethoven ? Brahms ne se situe-t-il pas dans la ligne Beethoven - Schumann ? Et si Dvořák a été influencé comme tout autre compositeur, lui-même n'a-t-il pas influencé Tchaïkovsky, Grieg, Mahler... ou Brahms ?

L'Ondin est sans doute la première pièce dont le langage est personnel de bout en bout : cette musique n'évoque rien d'autre que du Dvořák. Son style est vraiment différent de tout ce qui s'écrit à cette époque.

La musique et les mots

Dvořák ne suit pas toujours à la lettre le texte du poète. En deux occasions notamment il modifie quelque peu la vision des choses sans rien changer à la trame de l'histoire.

Le premier changement est un détail, sous-entendu chez Erben : le soir, avant que ne sonne l'angélus (qui signifie la fin du délai de grâce), l'ondin trépigne d'impatience de revoir sa femme et sort de l'étang. Musicalement, ce passage correspond à la reprise du thème principal avant la coda (1)Aquarelle par Kilina Chotil

La seconde modification a une signification toute particulière : la fin de l'histoire est présentée différemment, bien que dans sa narration elle reste aussi tragique. Erben annonce graduellement le drame : l'ondin vient cogner à la porte une fois le soir, une seconde fois à minuit, et une dernière fois au petit matin avant de sacrifier l'enfant. Le lecteur reste sur cette impression saisissante de ce crescendo dans l'horreur : les deux dernières lignes du poème décrivent l'enfant décapité. Dvořák n'esquive pas le drame. Il le condense considérablement en un mouvement déchaîné, sans répit. Mais au lieu de conclure sur un déferlement de la fatalité et des forces du mal (une coda du style "Marche au supplice" aurait été envisageable), le compositeur tchèque évoque la détresse de la mère et de la fille alors que le monstre s'éloigne définitivement.

Cela ne signifie-t-il pas qu'au-delà de la douleur et du traumatisme, la jeune fille est enfin délivrée de son triste sort et de son univers morne ? Que la mère et la fille, réunies, pourront tant bien que mal reprendre leur existence d'êtres humains... La perte de l'enfant non désiré était peut-être le prix à payer pour rompre le sort de l'ondin. L'histoire se termine dans la peine, mais aussi dans l'espoir : après la mort, la vie reprend ses droits, le temps rend la douleur supportable.

Dvořák parle en connaissance de cause. Il a perdu ses trois premiers enfants peu après leur naissance, en l'espace de deux années.

(1) Dvořák semble avoir une prédilection pour les sonneries de cloches : dans son œuvre suivante, Polednice op. 108 (la sorcière de midi), il fait également entendre les douze coups de midi sur la fin de l'œuvre. Il avait déjà employé ce procédé dans "L'atelier des fileuses", première pièce de son op. 68 "Ze Sumavy" (la forêt bohémienne) pour piano à 4 mains. D'autres imitations de cloches abondent dans sa première symphonie qu'il surnommait - dit-on - "Les cloches de Zlonice"...

La construction de l'œuvre musicale

Ce poème symphonique est en forme de rondo, c'est-à-dire de la forme ABACA, où A est la section principale (refrain), exposée plusieurs fois et entrecoupée d'épisodes (B, C).

A Présentation de l'ondin..."Svit svit svit..." (Allegro vivo, strophe I du poème)

pont (au cor)

B

B1 Présentation de la jeune fille : "Rano, ranicko..." (Andante Sostenuto, strophe II du poème)

B2 Présentation de la mère : "Ach nechod..."Aquarelle de Kilina Chotil

(trois paragraphes)

B1 Retour du thème de la jeune fille

A Capture de la jeune fille par l'ondin

C

C1 Description du repaire de l'ondin : "Nevesely truchlivy..." Andante mesto (Strophe III du poème)

C2 Berceuse de la jeune femme à son enfant : "Hajej, dadej, mé det'atko"

C3 Colère de l'ondin : "Co to zpivas, zeno ma..."

C4 Complainte de la jeune femme : "Nehnevej se, nehnevej..."

C3 L'ondin bougonne..(reprise du "Co to zpivas")

C5 ...mais finit par accepter (maestoso)

C6 Rencontre de la jeune femme et de sa mère (Strophe IV)

A Retour de l'ondin - Angélus, coups à la porte, tempête, drame

D Epilogue

Les personnages - De Vodnik à Rusalka

Dvořák refuse le principe d'associer un personnage à un instrument. Ainsi, le hautbois exprime à tour de rôle la tendresse de la jeune femme et l'apparition du monstre. La flûte (et le piccolo) n'ont ici rien de frivole ou de virtuose. Les différents personnages sont caractérisés par des thèmes ou plutôt par des atmosphères. L'ondin en est le personnage principal : son thème constitue le refrain. Il est fondé rythmiquement et mélodiquement sur les mots "svit' svit' svit', svit' mesicku svit'" (voir le guide d'écoute).

Tout oppose la jeune fille et sa mère. La première est dépeinte par des mélodies limpides, lyriques - même lorsqu'elle se trouve prisonnière du monstre. Dvořák a particulièrement soigné ce personnage pour lequel il éprouve visiblement beaucoup de tendresse, comme il en aura plus tard pour la pâle Rusalka.

La mère au contraire est sinistre, même Aquarelle par Kilina Chotilsi elle a raison de mettre en garde sa fille. Le retour du thème de cette dernière (B1) est vécu comme un soulagement après la lancinante mise en garde, répétée trois fois (B2)

Le petit ondin n'intervient pas. Nous le voyons à travers la berceuse que sa mère lui fredonne, avec cette intervention déchirante du cor anglais sur le vers "muj bezdecny synu" ("mon fils non désiré").

Un dernier personnage est celui de la nature, le lac hostile, tour à tour morne dans ses profondeurs et déchaîné quand l'ondin s'emporte.

Quelques années plus tard, Dvořák écrit son plus grand opéra, Rusalka, l'histoire tragique d'une ondine amoureuse d'un homme. Même si cet opéra, sur un livret original de Jaroslav Kvapil, n'est pas une légende tchèque à proprement parler, le parallèle entre les deux œuvres est saisissant.

Chez Erben, l'Ondin fomente son forfait assis sur un peuplier ; Rusalka, elle, au début de l'opéra, songe au grand amour, assise sur le tronc d'un saule pleureur. Tous deux prennent la lune pour confident. Dans les deux contes le sortilège sera brisé au prix de la perte d'une vie humaine.

Les histoires, en revanche, sont exactement opposées. Dans l'opéra, les monstres sont les êtres humains : la sorcière terrifiante, la princesse jalouse et le prince frivole, alors que le vieil Ondin est en réalité le personnage le plus humaniste. L'ondine, elle, est pure et naïve - comme la jeune femme de "Vodnik", elle est victime des forces du mal et de la cruauté. Chacune d'entre elles est projetée brutalement de l'autre côté du miroir de la surface et finira par retrouver - mais à quel prix - son élément premier.

Si Dvořák évoque dans "Vodnik" des thèmes douloureux - le rapt, le viol, l'infanticide - il ne devient pas vériste pour autant. L'Ondin reste un conte. A cette même époque d'autres compositeurs abordent directement des problèmes de société. Schönberg, dans "La nuit transfigurée" (1899), met en scène un couple qui parle d'adultère, d'avortement. Janáček, dans "Jenufa" (1894-1903), critique les influences de l'alcool, la jalousie, les tendances les plus viles de l'être humain qui se concrétisent par un infanticide également, de la manière la plus crue qui soit. Les poèmes symphoniques de Dvořák sont plutôt précurseurs des Gurrelieder de Schönberg, où la puissance et la modernité du langage symphonique sont mis au service de légendes fantastiques.

Aquarelle par Kilina Chotil

Fiche technique

Catalogue Burghauser 195

Vodnik, Symfonicka basen Op. 107

Composition : 6.I - 11.II.1896

Création

Première exécution au cours d'une répétition publique (mais sur invitations) de l'Orchestre du Conservatoire de Prague, dirigé par Antonín Bennewitz (le 3/6/1896 à Prague).

Création publique le 14 novembre 1896 à Londres, direction Henry J. Wood.

Édition

Chez Simrock en 1896, n° d'édition 10724.

Autres noms

"L'Ondin" a été parfois appelé "L'esprit des eaux". Les Anglais désignent cette œuvre "The Water Goblin", alors qu'en Allemagne on dira plus simplement "Der Wassermann".

Discographie comparée

La version proposée dans le guide d'écoute n'est pas la seule à présenter une lecture remarquable de l'œuvre de Dvořák. Zdeněk Chalabala, grand chef d'opéra, sait ici doser les effets quasi théâtraux et insiste sur les aspects méditatifs pour mieux déchaîner l'orchestre dans les moments de furie.

Une approche différente est proposée par Rafael Kubelík (DGG). Le chef tchèque en exil, à la tête de l'Orchestre de la Radiodiffusion Bavaroise, imprime un mouvement rapide et irrésistible au poème symphonique. La prise de son, superlative, fait ressortir les plans que le chef dose avec passion. L'enregistrement de Kubelík dure 18 minutes, soit presque 5 minutes de moins que Chalabala ! Les aspects méditatifs s'en ressentent, évidemment. Mais quel brio ! Ecoutez donc les bassons exprimer la rage de l'ondin ("Co to spivas..." à 10'14), la réexposition, démoniaque (14'15), le mouvement sombre des vagues sur le lac (14'25)... Sans aucun doute, une autre version majeure, par un chef parfois injustement sous-estimé dans ce répertoire.

Les connaisseurs et amateurs de "vieilles cires" ne pourront se passer de l'interprétation de Václav Talich à la tête de la Philharmonie Tchèque de 1949 (Supraphon). Le son est mono, ça grésille et ça grince parfois... mais, comme toujours avec Talich, on peut compter sur un résultat exceptionnel, avec des solistes de toute beauté (les bois). Jamais le "Ach nechod', nechod' na jezero" n'a sonné aussi lugubre. Personne n'a mieux fait sonner le tragique épilogue. Il faut souligner que pour Talich il s'agit de musique contemporaine, puisque le grand chef est né en 1883.

On passera plus rapidement sur l'honnête (sans plus) Petr Vronsky, chez Bonton. La Philharmonie Janáček d'Ostrava ne démérite pas, mais face à une telle concurrence, qu'il est dur de s'imposer !

Václav Neumann ne parvient jamais à faire passer le grand frisson dans cette œuvre. Que ce soit à la tête de la Philharmonie Tchèque (en 1977, pour Supraphon) ou de l'Orchestre Symphonique du SWF (1986, Arte Nova) on entend un travail soigné mais trop neutre, qui manque de caractère, surtout dans la seconde version. Neumann reste en-dessous de la vérité des sentiments et de la douleur. De bonnes interprétations, certainement pas les meilleures.

Istvan Kertesz à la tête de l'Orchestre Symphonique de Londres propose la première version "100 % non slave" de l'œuvre. Quelle déception ! le chef hongrois, auteur avec le même orchestre d'une intégrale symphonique passionnante, ne fait parvient pas à faire ressortir les interventions des protagonistes du drame. Il dirige l'Ondin avec panache, comme il le fait avec les symphonies et les ouvertures, mais justement cette œuvre-là demande un traitement différent. Les interventions des cuivres sont impressionnantes, ainsi que les spectaculaires ronflements des violoncelles dans la dernière partie. Cela ne suffit pas à rendre recommandable en premier choix cette version qui sonne pourtant bien mais dont on pourrait presque dire : "hors sujet !"

La connaissance de la langue tchèque est-elle nécessaire pour bien diriger ce poème symphonique ? Un minimum, sans doute. L'écoute de la version de Kertesz semble le confirmer : comment, si l'on n'est pas averti, deviner la coïncidence entre la partition et le poème ? Tout au moins faut-il se pencher sur le texte original pour retrouver la quintessence de l'écriture dvořákienne, comme on le ferait pour un opéra. Leoš Janáček, conscient de cette nécessité, n'avait-il pas fait imprimer les partitions de Dvořák avec le texte poétique au-dessus des portées instrumentales ?

(Pour cause d'indisponibilité, nous n'avons pas pu écouter d'autres enregistrements, dont surtout - et hélas - celui de Bohumil Gregor avec la Philharmonie Tchèque [Supraphon]).

(Alain Chotil-Fani)

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