La huitième symphonie de Dvořák

La fin des années 1880 : un renouveau de la symphonie

Si l'immense succès de la neuvième et dernière symphonie de Dvořák, dite "du Nouveau Monde", a largement contribué à faire connaître son auteur, il a aussi eu l'effet pervers de rejeter dans l'ombre tout un ensemble d'œuvres non moins remarquables.

La huitième symphonie fait partie de celles-ci. Composée en 1889, elle est contemporaine d'autres grandes symphonies : dans les années 1885-1890 naissent la 4ème de Johannes Brahms, la 8ème d'Anton Bruckner, la 5ème de Piotr Illitch Tchaïkovsky, la Symphonie pour Orgue de Camille Saint-Saëns, les 1ères d'Alberic Magnard et de Gustav Mahler ("Titan"), celles d'Edouard Lalo et de César Franck, les 2ème et 3ème d'Alexandre Glazounov, la Symphonie Cévenole de Vincent d'Indy et l'unique d'Ernest Chausson. Mis à part ces trois dernières, toutes ces compositions sont en mode mineur et sont marquées par une certaine solennité, voire par le mysticisme, la douleur, le désespoir parfois. La symphonie de Dvořák offre un aspect radicalement différent. La tonalité de sol majeur adoptée par le compositeur est celle de la lumière, mais aussi celle d'une discrète impertinence. Dvořák est ici au sommet de son art.

La fin d'une crise

A cette époque, le compositeur tchèque a surmonté la crise de 1885, qui transparaît dans le sombre trio op. 65 ou la sévère 7ème symphonie en ré mineur. Dvořák s'interrogeait : devait-il aller s'établir à Vienne, comme l'en pressait son ami Brahms, ou bien rester dans sa Bohême natale ? À 40 ans passés, Dvořák n'était pas riche, et il se devait mettre de mettre à l'abri sa nombreuse famille.

La seconde série des éclatantes Danses Slaves (1886) et l'enivrant quintette op. 81 prouvent que Dvořák sort rapidement de cette période de doute. Il va décider de rester en Bohême. Comme le souligne O. Sourek, biographe du compositeur, Dvořák choisit la terre tchèque plutôt que le cosmopolitisme.

Au sujet de ses honoraires, il prend le parti de faire valoir ses droits auprès de son éditeur berlinois, Simrock : "Si je vous la laisse pour 3000 marks, lui écrivait Dvořák au sujet de sa septième symphonie, j'aurais perdu 3000 marks car d'autres éditeurs m'offrent le double de cette somme. Je regretterais beaucoup que vous, pour ainsi dire, me forciez à agir de la sorte. Même si de telles grandes œuvres n'obtiennent pas immédiatement le succès que nous espérons, cela viendra avec le temps, et veuillez vous souvenir qu'avec mes Danses Slaves vous avez trouvé une mine d'or qui ne doit pas être sous-estimée." Simrock accepte de doubler le prix d'achat de la septième symphonie.

Pour la huitième le même scénario se répète : Simrock, désireux d'exploiter la "mine d'or" dvorakienne, fait la moue ; il réclame de courtes pièces de musique de chambre ou de piano qui se vendent mieux dans les milieux aristocratiques. Dvořák, excédé par les pratiques commerciales de son éditeur, décide de rompre : "Puisque vous pensez que cela est votre droit de rejeter ma symphonie je ne vous donnerai plus aucune œuvre importante et coûteuse dans l'avenir, car je saurai d'avance, après ce que vous m'avez dit, que vous ne pouvez pas publier de tels travaux. Vous me conseillez d'écrire de petites pièces : mais cela est difficile, qu'y puis-je si aucun thème pour une mélodie ou un morceau pour piano ne me vient en tête ? Actuellement mon esprit est plein de grandes idées - je ferai selon la volonté de Dieu."

La nouvelle symphonie sera vendue à un éditeur anglais. D'où le surnom d'"Anglaise" par lequel on la désigne parfois. A tort, car de toutes les symphonies de Dvořák, la 8ème est la plus attachée à la terre qui l'a vu naître, le cœur de l'Europe, la terre tchèque.

La huitième symphonie vue par ses contemporains

Le musicologue berlinois Hermann Kretzchmar rédige un article impitoyable sur la huitième symphonie. Il estime que la forme de cette œuvre est trop relâchée, et qu'elle ne peut prétendre au statut même de "symphonie", mais qu'elle devrait prendre place parmi les poèmes symphoniques ou les rhapsodies. D'après lui, seuls les compatriotes du compositeur "qui ressentent dans telle ou telle mélodie, fort modeste en soi, un élément d'une culture qui leur est profondément chère" peuvent-ils prendre quelque plaisir à son écoute.


Leoš Janá─Źek ne partage pas cette opinion. Il admire le métier de Dvořák : "A peine as-tu découvert une figure que la suivante te fait signe aimablement ; tu te trouves dans un état d'excitation constant mais plaisant".


Dvořák lui-même dirige sa symphonie en 1891 en Angleterre. "Le concert fut un splendide succès. Il y eut de formidables applaudissements", relate-t-il à ses amis restés au pays.


Sur le continent, le chef d'orchestre Hans Richter, ardent défenseur de la musique de Dvořák, a trouvé un nouveau cheval de bataille avec la symphonie en sol majeur. Il la présente en 1892 à Vienne et écrit à Dvořák : "Vous auriez certainement adoré ce concert. Nous avons tous senti que c'était une œuvre splendide : et en conséquence nous avons tous été captivés. Brahms a dîné avec moi après le concert, et nous bûmes à la santé du père malheureusement absent de la numéro 4*. Vivat sequens !"

Brahms, cependant, ne partage pas l'enthousiasme débridé de Richter. Si le compositeur allemand ne pouvait queJohannes Brahms (1833-1896) reconnaître le génie mélodique de son ami tchèque, il regrettait les manquements à l'égard de la forme traditionnelle : "Trop de choses fragmentaires ou accessoires traînent dans cette pièce. Tout est beau, musicalement captivant et magnifique - mais pas les points essentiels ! Surtout dans le premier mouvement, le résultat n'est pas propre. Mais quel charmant musicien ! Quand on dit de Dvořák qu'il échoue à achever quoi que ce soit de grand et de compréhensible avec ses propres idées, cela est correct. Ce n'est pas le cas avec Bruckner, mais en définitive il a si peu à offrir !" Autrement dit, Brahms "excuse" le manque de rigueur de Dvořák en mettant en avant les beautés de la symphonie ; et il en profite pour épingler son rival Bruckner. Non seulement il n'a pas perçu le caractère novateur de l'œuvre, mais il perpétue l'image d'Épinal du brave musicien "très doué mais négligent" qui colle encore aujourd'hui à l'image du compositeur tchèque. On peut penser que le jugement de Brahms sur cette symphonie est influencé par des raisons extra-musicales. Le compositeur allemand voyait d'un mauvais oeil l'émancipation des peuples d'Europe Centrale : n'a-t-il pas a écrit qu'il craignait de voir Vienne colonisée par les Slaves ?

Dvořák et le sentiment national

La nation tchèque, sous la tutelle de l'Empire Austro-Hongrois, retrouve lentement son identité au XIXème siècle. Le travail des "éveilleurs" ("buditelé" en tchèque), ces intellectuels qui redécouvrent les fondements de leur histoire, de leur langue, porte ses fruits. La langue tchèque, longtemps interdite d'usage dans les administrations, est de nouveau autorisée en 1882 (on se souvient que le jeune Dvořák n'obtient que le second prix à l'École de Musique Sacrée en 1859, à cause de sa mauvaise pratique de l'allemand pense-t-on !). Cette même année, l'Université Charles IV est partagée en deux sections, une allemande et une tchèque. Le parti des Jeunes Tchèques, fondé en 1874, s'oppose à celui des Vieux Tchèques, plus proche des aristocrates.


Dvořák, né en 1841, est trop jeune pour participer aux grands événements politiques du "Printemps des Peuples" de 1848. Il n'est pas révolutionnaire au même titre que Smetana, le fondateur de l'École Nationale, né en 1824. Dvořák exprime son sentiment national et pro-slaves dans ses œuvres et non par des actions politiques : l'un de ses premiers quatuors utilise le chant "Hey Slaves !" interdit par les autorités (ce chant est devenu l'hymne polonais par la suite), son ouverture Domov Muj (Mon Pays Natal) cite l'émouvant chant patriotique "Où est mon pays ?" de ┼ákroup, aujourd'hui hymne national tchèque. Son opéra "Le Jacobin" (1888) met en scène des idéalistes chassés de France par la Terreur. Dvořák ose emprunter quelques notes de "La Marseillaise" dans le premier acte.
Dvořák s'attache aussi à reprendre les mythes fondateurs de la nation tchèque : la belliqueuse ouverture Hussite (1883) est un hommage aux guerriers qui, suite à la condamnation à mort du fervent réformiste Jan Hus (1415), défendent la Bohême contre les croisades catholiques.

Jan Hus, statue de la Place Venceslas

L'oratorio Svata Ludmila remonte encore plus loin dans l'histoire : il évoque la christianisation de la Bohême à la fin du premier millénaire.
Brahms, s'il encourageait et soutenait Dvořák, a cependant vertement critiqué ces œuvres "historiques". On peut penser que le contenu politique qu'elles sous-entendaient l'irritait. Cela peut expliquer son jugement (peut-être inconscient ?) de la 8ème symphonie, contemporaine de l'effervescence au Parlement Tchèque : l'année de sa composition commencent les affrontements entre les partis des Jeunes et des Vieux Tchèques, qui aboutiront bientôt à la défaite de ces derniers et à une nouvelle conception, plus libertaire, de la législation, nouvelle étape sur le chemin de la liberté.

Une œuvre d'avenir

La huitième symphonie est bien plus représentative du style dvorakien que celle du Nouveau Monde. Œuvre optimiste, proche de ses inspirations populaires, elle respire la joie de vivre et la bonne humeur. Elle évite cependant la mièvrerie. Plein d'humour, Dvořák semble nous dire avec malice : "regardez donc ce que l'on peut faire avec un peu de musique de violoneux" et prend à contre-pied les compositeurs savants et imbus de leur statut. Il anticipe dans l'esprit - avec des moyens différents - certaines des œuvres de Mahler ou de Chostakovich. Ce n'est cependant pas son premier essai "iconoclaste". Dès sa première symphonie, le jeune Dvořák avait tenté quelques dissonances, qui paraissent aujourd'hui bien inoffensives mais d'une modernité étonnante pour 1865. Huit ans plus tard, sa quatrième symphonie (en ré mineur, à ne pas confondre avec la septième qui est dans la même tonalité) présente un caractère provocateur : au mouvement lent, que Dvořák a voulu le plus profond, le plus noble qui soit, succède abruptement un Allegro Feroce, musique de village truculente et aux limites de la vulgarité. Si le métier du Dvořák d'alors, encore un peu vert, n'a pas permis de faire de cette quatrième symphonie une œuvre de maître, l'esprit est déjà là.


Le Dvořák de la maturité modère ses provocations. Il adopte un langage conventionnel, parfois proche de Brahms ou de Schubert, ce qui a pu faire passer Dvořák pour un compositeur académique. Avec un siècle de distance cette vision semble simpliste. Dvořák a fait progresser les pratiques de l'orchestre, a renouvelé des genres oubliés des romantiques. Issu de milieux modestes, n'ayant jamais étudié au conservatoire, il est persuadé que la musique, même savante, doit toujours puiser ses sources dans les airs et les rythmes populaires. Il met en application cette théorie lors de son séjour aux États-Unis où, le premier, il a l'intuition de l'avènement du jazz en tant que musique nationale. Si cela semble évident aujourd'hui, c'était loin d'être le cas en 1892, et les déclarations de Dvořák provoquèrent une polémique qui dura une vingtaine d'années.


En Europe, il puise son inspiration dans les mélodies tchèques, moraves, slovaques, tziganes, polonaises, ukrainiennes, russes, serbes, lituaniennes, et même écossaises et grecques. Il est le précurseur d'un vaste mouvement du XXème siècle qui sera une alternative au système dodécaphonique : celui représenté par Bartok, Janácek, Enescu, Villa-Lobos, Chavez et tant d'autres qui explorent la veine populaire.

La légèreté et la pesanteur

L'orchestration de la huitième symphonie est très soignée. Par exemple, le cor anglais n'intervient en tout et pour tout que trois mesures dans toute la symphonie ! (pour la réexposition du premier mouvement). A d'autres endroits, la partie d'altos et de violoncelles se scinde en 5 groupes différents. Le métier de Dvořák, qui a été longtemps musicien d'orchestre, prend ici toute sa valeur. Il sait que ce genre de détails, a priori inaudibles, participent à l'impression ressentie par le public. Il sait exactement quels ingrédients utiliser pour produire l'effet escompté.


Si cette symphonie réunit des éléments disparates et à première vue incompatibles, elle réussit le tour de force de rester équilibrée. La rhapsodie et la marche funèbre, les fanfares et la sérénade, la valse et le refrain populaire, les passages tendres et volontaires, tout cela s'enchaîne sans heurts, en un tout cohérent.


Cette faculté de pouvoir passer d'un sentiment à l'autre, de pouvoir "mélanger les genres", n'est-elle pas typique de l'âme tchèque ? Les films de Trnka, Forman, les livres de Hrabal ou Kundera, exploitent souvent cette ambiguïté aigre-douce. Cela explique sans doute pourquoi, au-delà des rythmes et des mélodies du terroir, cette œuvre sonne à nos oreilles comme typiquement tchèque.


Les critiques et les compositeurs académiques hurlent à l'inanité de la forme, à l'imposture ? Dvořák pourrait leur répondre, parodiant Kundera : "Prendre au sérieux quelque chose d'aussi peu sérieux, c'est perdre soi-même tout son sérieux..."

Lorsque Dvořák est promu docteur Honoris Causa de l'université de Cambridge, en 1891, au lieu d'un discours solennel, il préfère diriger sa nouvelle symphonie en sol majeur. On ne peut que sourire de l'humour de ce diable d'homme, fuyant les honneurs et les salons mondains, goûtant les joies simples de sa résidence de Vysoká parmi les siens, élevant ses pigeons et passionné par les locomotives à vapeur, et devenu en définitive - presque à son insu - l'une des figures majeures de la musique romantique.

(Alain Chotil-Fani)

Fiche technique

Catalogue Burghauser 163

VIII. symfonie G dur
Op. 88
Composition : 26.VIII - 8.XI.1889
I. Allegro con brio
II. Adagio
III. Allegretto graciozo
IV. Allegro ma non troppo

Création

2.II.1890, Prague
Orchestre du Théâtre National, dir. Ant. Dvořák

Édition

Chez Novello, à Londres, en 1892 avec les parties séparées et la réduction pour piano de l'auteur.
Éditée comme "symphonie n°4" (ancienne numérotation erronée des symphonies de Dvořák)

Surnoms

"L'Anglaise"
"L'Héroïque"
"La symphonie de l'Ancien Monde" (le chef d'orchestre Bruno Walter aimait appeler ainsi cette œuvre)

Chronologie des œuvres

16/4/1889- 7/6/1889
Impressions poétiques op. 85 (B 161)

10/7/1889- 19/8/1889
Quatuor avec piano op. 87 (B 162)

26/8/1889 - 8/11/1889
Symphonie n° 8 op. 88 (B 163)

26/11/1889
Ouverture de l'opéra "Le Roi et le Charbonnier" : arrangement pour piano 4 mains (B 516)

1/1/1890 - 31/10/1890
Requiem op. 89 (B 165)

Discographie rapide

Il existe des dizaines de versions de la symphonie en sol majeur. Beaucoup d'entre elles sont excellentes. On se bornera ici à rappeler quelques références sans prétendre à l'exhaustivité : nous conseillons, pour plus de détails, la consultation de guides critiques de CD classiques, disponibles dans toutes les librairies.

Versions historiques (mono)

Deux versions historiques avec la Philharmonie Tchèque sont recherchées par les mélomanes. Le son est daté, mais quelle vie dans l'interprétation, et quelle authenticité !
· F. Stupka, ─îeska Filharmonie (Panton)
· V. Talich, ─îeska Filharmonie (Supraphon)

Versions stéréo

· A. Dorati et le London Symphony Orchestra (Mercury, interprétation ciselée, entraînante, et couplée avec une très bonne 7ème symphonie)
· D'aimables correspondants me signalent l'interprétation de George Szell à la tête du Concertgebouw d'Amsterdam. Ce chef américain d'origine hongroise a en effet toujours manifesté beaucoup d'intérêt pour la musique tchèque - n'a-t-il pas dirigé l'Opéra de Prague ?
· C.-M. Giulini et l'Orchestre du Royal Concertgebouw (Sony). Attention, il s'agit d'une version d'approfondissement qui pourra rebuter certains. Les tempi sont très lents, chaque note est pensée par le chef. Le résultat est personnel : selon son tempérament on jugera cette interprétation grandiose ou... pénible.

Versions tirées des intégrales (stéréo)

Les premières intégrales des symphonies sont maintenant disponibles en CD, souvent en série économique et à l'unité ou par coffrets de 3 symphonies. Les interprétations sont toutes remarquables.
· I. Kertesz, London Symphony Orchestra (London / Decca)
· W. Rowicki, London Symphony Orchestra (Philips)
· R. Kubelík, Berliner Philharmoniker (DGG)
· V. Neumann, ─îeska Filharmonie (Supraphon)

Une curiosité (public, stéréo - microsillon)

· J. Serebrier, Sydney Symphony Orchestra (RCA 1980, microsillon - non repris en CD à notre connaissance). Une rencontre étonnante : un chef d'orchestre né en Uruguay de parents russes et polonais dirige un orchestre australien... pour une interprétation fraîche et spontanée.

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