De Zlonice au Nouveau Monde : un cycle de 28 ans

Le nouveau souffle de la symphonie romantique

L'amateur de musique contemporaine des années 1860 pouvait légitimement se demander si l'époque de la grande symphonie était révolue. Il fallait alors remonter à plus d'une dizaine d'années pour trouver la dernière symphonie de Schumann - mais Schumann est mort en 1856. Certes, Liszt a donné les monumentales Faust- et Dante-Symphonie, mais en dépit de leur titre ne s'agit-il pas plutôt de poèmes symphoniques, avec programme et parties vocales ? Berlioz délaisse ce genre depuis bien des années ; quant à Verdi et Wagner, ils se consacrent exclusivement à l'opéra.

Révolue, la symphonie romantique ? Non, mais bientôt renouvelée, grâce aux Bruckner, Dvořák, Tchaikovski, Brahms... qui, en l'espace de quelques années, s'emparent du genre, s'attachent à exprimer des choses originales à travers la forme contraignante de la sonate pour orchestre. Par son inventivité et sa diversité, cette nouvelle génération de symphonistes accomplira le tour de force de renouveler l'héritage des premiers romantiques.

Les Cloches de Zlonice ou la promesse de l'aube, 1865

Cette renaissance du genre s'appuie certainement, dans le cas de Dvořák, sur le désir de conjuguer la forme classique occidentale, l'héritage germanique, avec les spécificités des musiques populaires de Bohême. Dans cette optique la première symphonie, fruit d'un obscur altiste du Théâtre National de Prague, pose d'emblée le défi qui sera celui du compositeur tchèque pendant toute son existence. Comment respecter la musique populaire dans des œuvres instrumentales de facture classique ?

Ce long cheminement qui aboutira à des principes de composition exploités par Leoš Janáček, notamment, est perceptible dès les premières compositions dvorakiennes. Ainsi la première symphonie, en do mineur, nous renseigne-t-elle sur les influences et les goûts du jeune Dvořák : Beethoven et Schubert, bien entendu, mais aussi Schumann, Mendelssohn, Wagner. Des influences exclusivement germaniques et déjà anciennes, mais faut-il s'en étonner ? La Bohême, « Conservatoire de l'Europe » avait bien donné au monde musical quelques symphonistes de talent, de Benda à Voříšek, mais qui avaient souvent exercé à l'étranger et Dvořák ne les connaissait pas. Smetana n'avait composé qu'une symphonie de circonstance, ne pouvant servir de modèle, et Tchaikovski comme Bruckner ne faisaient qu'aborder ce genre. Quant à Brahms, il faudra attendre plus de 10 années (1876) pour qu'il écrive sa première symphonie - à cette date, Dvořák en aura déjà complété 5 !

Musicien d'orchestre depuis la fin de l'année 1857 - Dvořák avait alors 16 ans -, le jeune musicien joue le répertoire international et peut assimiler, au cœur de l'orchestre, l'art de l'instrumentation et les techniques de composition des plus grands maîtres. Cette expérience irremplacable l'incite à composer en février 1865 sa première symphonie. C'est l'une de ses toutes premières partitions : il n'a jusqu'à présent écrit que quelques pièces pour orgue - pour son diplôme de fin d'études, 1859 - et un peu de musique de chambre (quatuor, 1861 - quintette, 1862). Par cette œuvre Dvořák s'attaque enfin au grand orchestre symphonique !

Parfois brouillonne mais toujours passionnée, cette symphonie reflète l'état d'esprit d'un jeune homme de 24 ans, pauvre et surdoué, n'éludant jamais la difficulté, soucieux de se mesurer - avec une certaine témérité - aux plus grands maîtres de la tradition symphonique occidentale. On a souligné le caractère autobiographique de cette composition, le triomphe de l'amour (en réalité déçu) que portait Dvořák à l'une de ses élèves de piano (dont il devait dans le futur épouser la sœur). Pour mettre en musique ce schéma classique, avec une fin « héroïque », Dvořák prend comme modèle la cinquième symphonie de Beethoven : la tonalité est la même, ainsi que celle de chacun des mouvements.

Cette foi en l'homme qui était celle de Beethoven et qui sera si rare parmi les romantiques, trouve son écho dans l'optimisme et l'humanisme dvorakiens. Cette première œuvre symphonique, malgré ses déséquilibres et ses répétitions, nous indique que l'art de Dvořák est déjà bien là, robuste et confiant. Il se retrouve dans le nostalgique chant du hautbois de l'adagio, dans la limpide beauté du scherzo, dans l'énergique sturm und drang des mouvements extrêmes.

Cette œuvre de jeunesse, que le compositeur croyait perdue, ne fut retrouvée que longtemps après sa mort. Il n'a pas pu la réviser comme il avait l'habitude de le faire pour ses premières partitions. Ce travail nous est parvenu dans sa forme brute : un précieux témoignage sur le processus de création de Dvořák. Celui-ci désigna cette symphonie sous le nom des « Cloches de Zlonice », du nom du village où il passa une partie de son enfance en compagnie des kantors qui éveillèrent son amour pour la musique. Mais où sont donc les cloches ? Précisons tout de suite qu'il n'y a aucun « Songe d'une Nuit de Sabbat » dans cette symphonie ! L'auditeur attentif recherchera les imitations de tintements dans les bruissements de l'orchestre, pour le mouvement initial, ou bien dans la majestueuse introduction de l'Adagio.

Il faut souligner à quel point cette œuvre est intelligente est inventive. Dvořák a réellement quelque chose d'original à exprimer. Sa partition déborde d'idées que, dans la fougue de son jeune âge, il peine à canaliser. Quelle différence avec ces petits maîtres qui se contentent de dissimuler leurs faiblesses derrière des effets fatigués !

Tradition savante et folklore : le « Nouveau Monde », 1893

Est-ce bien le même homme qui, 28 années plus tard, compose la symphonie dite « du Nouveau Monde » ? On aurait peine à le croire tant Dvořák a affermi son art depuis ses débuts difficiles. Il s'est pleinement investi dans la composition. Pour cela il a renoncé à son métier de musicien d'orchestre, il a renouvelé son approche, s'est astreint à plus de rigueur dans son écriture, il a considérablement haussé son niveau d'exigence. Il maîtrise l'art d'incorporer les rythmes populaires, ainsi que la dumka qu'il a inventée, dans des formes savantes. Depuis les années 1880 il est connu dans le monde musical et, en 1893, ayant abordé avec bonheur tous les genres (à l'exception du ballet), il est au plus haut de sa renommée, une position qu'il ne partage qu'avec Brahms parmi les compositeurs vivants.

Le pauvre altiste débarqué de son village natal, tirant le diable par la queue, a fait place à un maître estimé et régulièrement invité à l'étranger. Mais cette position ne retire rien à la simplicité de l'homme. L'ex-apprenti boucher n'a pas la grosse tête, il reste attaché à la vie simple et rurale : levé dès l'aube pour composer - tout comme Schubert -, adepte de vigoureuses randonnées dans la campagne, n'hésitant pas à écluser des slivovitz en compagnie de cheminots ou de mineurs, et tôt couché, son existence n'a rien de la vie de salon prisée par les artistes de cette époque.

C'est donc naturellement qu'il recherche, à New-York, la compagnie des gens simples, proches de leurs racines. Son amitié avec son élève et chanteur noir Harry T. Burleigh lui permet de découvrir la richesse des chants d'esclaves. Quelle découverte inattendue pour le compositeur de Bohême ! Il estime que Go down, Moses est un thème d'une puissance beethovenienne. Quelques années plus tard, le 78 tours et la radio aidant, Louis Armstrong se chargera de rendre ce negro spiritual célèbre entre tous, mais l'heure est à la tempête dans les milieux bien-pensants qui ne peuvent admettre qu'une race d'esclaves possède un art si accompli.

Qu'importe ! Dvořák a surmonté bien des obstacles et la meilleure des réponses vient de sa musique. Quand la bourgeoisie new-yorkaise fait un véritable triomphe à la 9ème symphonie, ce 16 décembre 1893, et refuse de quitter le Carnegie Hall sans voir le compositeur qui doit, à son cœur défendant, se lever de sa loge et saluer le public, Dvořák a dû éprouver une intense joie secrète : celle d'avoir fait applaudir, à travers sa symphonie, la musique d'esclave que cette même bourgeoisie méprise tant. À l'insu général, il a rendu le plus bel hommage qui soit à Harry Burleigh en confiant au cor anglais - instrument délicat dont la sonorité se rapprochait le plus du timbre de voix de son élève favori - le plus beau passage de l'œuvre, la si nostalgique mélodie du Largo.


Vrai ou faux folklore ? On a tant écrit sur l'origine des thèmes de la 9ème symphonie, tant reproduit - parfois en les déformant - les propos de Dvořák, qu'il peut être utile de rappeler l'essentiel : Dvořák, depuis ses toutes premières œuvres, savait composer dans le style populaire, inventer un folklore personnel en évitant tout emprunt. C'est l'une des différences essentielles entre les Danses Hongroises, de Brahms, et les Danses Slaves du Tchèque. Là où Brahms a compilé des airs populaires de provinces Austro-Hongroises (en réalité, du folklore tzigane), Dvořák a composé de toutes pièces des danses s'appuyant sur des rythmes préexistants. Et bien souvent, la musique de Dvořák a été adoptée en retour par le grand public, qui en fit autant d'airs populaires. Ce fut le cas pour les Danses Slaves, pour certaines Chansons Tziganes, comme pour la mélodie du cor anglais du largo du « Nouveau Monde », devenue rapidement la chanson Going Home.

On sait que Dvořák a lu le long poème « indien » de Longfellow, Hiawatha, auquel il s'est explicitement référé pour cette symphonie : la famine et les funérailles pour le mouvement lent, des scènes festives pour le scherzo. La lecture du poème original, au rythme et aux répétitions si particulières (Longfellow a repris les règles de construction des sagas scandinaves pour son poème), a pu inspirer le compositeur tchèque à la recherche d'une « manière musicale » américaine. Très sensible à l'intonation et au rythme de la phrase parlée, Dvořák a-t-il cherché à reproduire les procédés de Longfellow dans sa symphonie ? Pour être complet, il convient de citer les imitations de musique celte - çà et là résonnent discrètement des cornemuses irlandaises, en écho aux musettes tchèques du Concerto pour violon - et la citation du Yankee Doodle, dont le matériau thématique, transposé en mode mineur, sert de base au thème cyclique de toute l'œuvre.

Un tel melting pot d'influences, à l'image du Nouveau Monde, peut faire sourire. Comment écrire une œuvre cohérente à partir d'éléments si disparates ? Tout autre que Dvořák s'y serait cassé les dents. Mais pas le compositeur tchèque. Habitué à tirer le meilleur des musiques populaires, à écouter l'homme du peuple qui fredonne en travaillant, à conjuguer les folklores avec la filiation beethovenienne, Dvořák compose une symphonie admirablement belle et accessible à tous les publics. Un éternel sujet d'étonnement au sujet de cet homme, professant un optimisme inaltérable et qui a su rester, en dépit du succès, un simple violoneux des pays de Bohême.

Alain Chotil-Fani, février 2002

Retour vers le chapitre Dvořák  |   Accueil du site