Cliquer ici pour accéder au contenu actualisé de cet article


[En 2002, l'Avant-Scène Opéra, pour son numéro consacré à l'opéra Rusalka, commanda à Eric Baude une rapide biographie d'Antonín Dvořák. Eric eut la gentillesse de m'associer à ce projet. Voici le texte qui fut publié dans le prestigieux magazine, révisé en mai 2017. Alain CF]

Le fils du boucher et les kantors (1841 – 1857)

Antonín Dvořák naît le 8 septembre 1841 à Nelahozeves, petit village baigné par la Vltava au nord de Prague, dans une famille aux revenus modestes. Son père tient l'auberge-boucherie du village et joue occasionnellement du violon. Le jeune Antonín va manifester dès sa plus jeune enfance des aptitudes pour la musique. Il commence par apprendre à chanter, à jouer du violon et se joint aux musiciens pour les fêtes et les cérémonies.
Nelahozeves Nelahozeves, sur la Vltava, vers 1840.
La maison natale de Dvořák se trouve derrière l'église, à droite de l'image.


Comme l'étude de la langue allemande - langue administrative de l'empire Autrichien - ne l'enthousiasme guère, sa famille décide de l'envoyer à Zlonice ou habite son oncle Zdeněk. Antonín Liehmann, kantor (1), prend alors le jeune Dvořák sous sa protection et lui fait étudier l'orgue, le piano et la théorie musicale. Pendant ce temps, les progrès en allemand se font toujours attendre et son père, mécontent, va une nouvelle fois le changer d'école. Dvořák est resté une année à Zlonice. Même à Česka Kamenice où il vient de l'envoyer, son père ne réussit pas à le soustraire à l'attrait de la musique. C'est un autre kantor, Franz Hanke, qui cette fois s'occupe du jeune musicien.

(1) Le "kantor", sorte à la fois d'instituteur, de musicien et de chef de chœur, est un personnage clef de la vie musicale et sociale des villages de Bohême et de Moravie à partir du 17ème siècle.

Dvořák obtient malgré tout son certificat d'études et doit venir en aide à son père dont le commerce a tendance à péricliter. Va-t-il devenir garçon boucher ? Mais son premier kantor ne l'a pas oublié. Antonín Liehmann plaide sa cause avec son oncle Zdeněk et finit par convaincre sa famille de laisser leur fils s'inscrire à l'école d'orgue de Prague. Dvořák arrive dans la capitale de la Bohême à l'âge de 16 ans.

Musicien d'orchestre et premiers essais de composition (1857 - 1871)

En parallèle à ses études à l'école d'orgue de Prague, Dvořák est élève à l'école supérieure de la Vierge Marie des Neiges.

Ses revenus sont plus que modestes. Sa participation aux activités de différents orchestres pragois lui permet de financer ses études. En novembre 1859, il se joint aux musiciens de l'orchestre de danse de Karel Komzák. Cet orchestre est incorporé en 1862 au sein de l'orchestre du Théâtre Provisoire de Prague. Le musicien de Nelahozeves occupe le poste de premier alto solo. Pendant dix années, ce métier de musicien d'orchestre lui fait découvrir un très large répertoire symphonique et lyrique européen. Cette expérience exceptionnelle de musicien au cœur de l'orchestre influencera profondément tout son processus de création. Des chefs d'orchestre et compositeurs de renom, Richard Wagner, Ferenc Liszt, Hans von Bulow, les Tchèques František Škroup et Bedřich Smetana sont invités pour des concerts et des représentations lyriques. La première de l'opéra en langue tchèque de Smetana Dalibor, le 16 mai 1868, est considérée comme la fondation du Théâtre National.


L'orchestre du Théâtre Provisoire Détail
Les membres de l'orchestre du Théâtre Provisoire de Prague. Smetana se trouve au centre.
Dvořák, en tant qu'altiste, figure dans la troisième rangée en partant du haut (détail dans le médaillon à droite).

Dvořák n'est toujours pas réconcilié avec la langue allemande. Pourquoi un Tchèque devrait-il parler dans son pays une langue étrangère ? Ce manque d'intérêt semble lui jouer un mauvais tour. Il n'obtient qu'un second prix de l'école d'orgue. Dvořák a déjà commencé à composer et, dès ses premières œuvres, il affronte des formes ambitieuses : une Messe en si bémol, perdue, un Quintette à cordes (opus 1, 1861), un Quatuor, deux Symphonies, son premier Concerto pour violoncelle (2), un cycle de lieder (les Cyprès, 1865) et son opéra Alfred. De nombreux manuscrits de cette époque partiront en fumée, jetés au feu par le compositeur lui-même, insatisfait de son travail, une exigence qu'il gardera toute sa vie.

(2) Ce premier concerto fut orchestré, après la mort de Dvořák, par son biographe Jarmil Burghauser.

Indépendance : 1871-1878

Dvořák a décidé de se consacrer uniquement à la composition et à l'enseignement du piano et démissionne de son poste d'alto solo au cours de l'été 1871. Il lui est difficile de concilier à la fois son lourd travail de composition, de professeur et de musicien d'orchestre. On commence à le prier de faire entendre quelques-unes de ses œuvres de musique de chambre dans les salons de l'aristocratie et de la bourgeoisie pragoises. Au mois de mars 1872 on joue pour la première fois en public l'une de ses compositions - l'ouverture du Roi et le charbonnier - dirigée par Smetana. Une autre œuvre, le chœur patriotique Hymnus, les héritiers de la Montagne Blanche, reçoit les éloges des critiques et remporte un vif succès auprès du public, tout comme son opéra comique Les têtes dures. Un jury de concours viennois (3) lui attribue une bourse honorable qui sera renouvelée pendant plusieurs années.

(3) Johannes Brahms siégera ultérieurement dans ce jury. Une amitié naîtra entre les deux compositeurs. Elle perdurera jusqu'à la mort de Brahms en 1897.

Page de titre de la 4ème symphonie en ré mineur Manuscrit du scherzo allegro feroce de la 4ème symphonie
Manuscrits de la 4ème symphonie, en ré mineur, de 1874.
A droite, scherzo "Allegro Feroce".

Le 17 novembre 1873, Anna Čermákova, l'une de ses élèves favorites et sœur de Josefina, courtisée par Dvořák autrefois et inspiratrice du cycle des Cyprès, accepte de l'épouser. Ce mariage n'interrompt pas l'appétit de composition de Dvořák. Il écrit des lieder, des œuvres orchestrales - les 3ème et 4ème Symphonies, des œuvres instrumentales de musique de chambre, de nouveaux opéras - le Roi et le charbonnier (deuxième version), Vanda - et réussit en plus à obtenir le poste d'organiste titulaire à l'église Saint Adalbert de Prague (1874). Au travers de ses nouvelles œuvres - la Sérénade pour cordes opus 22, la 5ème Symphonie, des Chants et Duos moraves, un Concerto pour piano, des Variations symphoniques, un émouvant Stabat mater, le neuvième Quatuor à cordes - s'affirme progressivement sa maîtrise de l'écriture. Dvořák travaille infatigablement malgré de sévères épreuves familiales (4). Cette situation s'apaise à partir de l'année 1878. Johannes Brahms a recommandé chaleureusement Dvořák à l'éditeur berlinois Fritz Simrock qui publie les Duos moraves. Cette édition est plébiscitée par le milieu musical et accueillie avec enthousiasme par les mélomanes. Une reconnaissance européenne se profile.

(4) Les époux Dvořák perdent leur trois premiers enfants en l'espace de deux années : Josefa (19/08/1875 - 21/08/1875), Ruzena (18/09/1876 - 13/08/1877) et Otakar (04/04/1874 - 08/09/1877).

Slave et européen (1878 – 1892)

La Sérénade pour vents, la première série de Danses slaves (op. 46) (5), le Sextuor pour cordes et les trois Rhapsodies pour orchestre symphonique (opus 45) du début de cette période concourent activement à la reconnaissance du talent d'Antonín Dvořák. Sa réputation ne cesse de croître. Antonín Dvořák a le souci de créer son langage propre, à l'image de la Dumka - sorte de rêverie en musique dans laquelle se mélangent intimement des éléments de nostalgie et d'exubérance extravertie - ou de danses comme le furiant au tempo endiablé. Il évite presque systématiquement tout emprunt mélodique aux chansons populaires mais au contraire invente des thèmes originaux qu'il se plaît à harmoniser sur des rythmes de folklore. Cette écriture dvorakienne est particulièrement sensible dans son 10ème Quatuor (opus 51), sa Suite tchèque ou encore sa 6ème Symphonie dans le ton lumineux de ré majeur.

(5) Les Danses slaves sont composées pour piano à quatre mains, puis orchestrées la même année.

De cette période datent également l'opéra Dimitri, les Légendes (6), le Concerto pour violon (7), de nouveaux lieder (Chants tziganes, Chants du soir... ), le onzième Quatuor et l'ouverture au titre évocateur Ma patrie.

(6) Comme les Danses Slaves, les Légendes op. 59 sont d'abord écrites pour le piano à quatre mains, avant d'être orchestrées et dédiées sous cette forme au critique autrichien Eduard Hanslick (1825 - 1904).

(7) Dédié au virtuose Joseph Joachim (1831 - 1907).

Son éditeur berlinois se manifeste, le presse d'écrire de préférence des œuvres au petit format. Dvořák se sent sollicité de toutes parts. De nouvelles difficultés se profilent à l'horizon. Depuis Vienne, Brahms l'incite à le rejoindre, le directeur du Théâtre Impérial lui commande un opéra en langue allemande. Mais Dvořák hésite d'autant plus que dans la même ville son autre œuvre lyrique Fripon de paysan connaît un échec (novembre 1885). D'autre part le décès de sa mère en 1882 assombrit encore son humeur et pèse sur le caractère grave de ses compositions contemporaines - la 7ème Symphonie en ré mineur, le Scherzo capriccioso, l'Ouverture hussite, la cantate les Chemises de noce... Il prend la décision peu après de rester à Prague, reprend confiance en lui et retrouve une veine créatrice plus sereine. Dans ce nouvel état d'esprit il compose une nouvelle série de Danses slaves (opus 72), un Terzetto, le Quintette en la majeur op. 81, un nouveau Quatuor avec piano (op. 87), la 8ème Symphonie en sol, son opéra le Jacobin (8), le trio Dumky, le Requiem opus 89 et le triptyque d'ouvertures Dans la nature, Carnaval et Othello.

(8) Dvořák met en scène dans cet opéra un kantor semblable à ceux qui guidèrent ses premiers pas musicaux.

Sa renommée est arrivée jusque en Angleterre. Dvořák reçoit une invitation à s'y rendre pour diriger ses œuvres. Il va y retourner à 9 reprises entre 1884 et 1896 ! Il reçoit dans ce pays un accueil enthousiaste. Le voyage depuis Prague se fait en traversant parfois la France, une opportunité que le monde musical français ne saura saisir pour le rencontrer.

Le Royal Albert Hall Le Royal Albert Hall de Londres.

Le festival de Birmingham lui passe commande de plusieurs compositions - les Chemises de noce (1884), le Requiem (1890). Pour celui de Leeds il écrit l'oratorio Sainte Ludmilla (1885-1886), la 7ème Symphonie pour la Royal Philharmonic Society de Londres dont il sera fait membre honoraire en juin 1886. L'éditeur anglais Novello prend contact avec lui. Dvořák est las des exigences de Fritz Simrock et lui confie le Requiem, sa 8ème Symphonie ainsi que la nouvelle version orchestrée de sa Messe en ré (1887). Enfin, honneur suprême, le garçon boucher de Nelahozeves est intronisé Docteur Honoris Causa de l'université de Cambridge.

La réputation de Dvořák est désormais européenne. Des musiciens renommés (9) inscrivent ses œuvres à leur répertoire. Il voyage et dirige ses propres œuvres à Berlin, Vienne, Budapest, Dresde, Francfort. Son ami Tchaïkovski (10) l'invite en Russie en 1890. Malgré des origines sociales et des caractères très différents les deux hommes se tiennent en très haute estime, comme deux frères d'une même famille slave.

(9) Citons, pour les dernières années du XIXème siècle, des violonistes comme Joseph Joachim, le Rémois Henri Marteau, Henri Vieuxtemps, Joseph Hellmesberger, Eduard Reményi, František Ondříček, Jan Kubelík ; les chefs d'orchestre Hans Richter, Hans von Bülow, Charles Lamoureux, Walter Damrosch, Sir Charles Hallé, August Manns, Theodore Thomas, Henry J. Wood, Oskar Nedbal, Arthur Nikish, Gustav Mahler, Willem Mengelberg, Arturo Toscanini ; les quatuors Florentin (dirigé par Jean Becker), Rosé, Kneisel, le quatuor Tchèque, etc.

(10) Tchaïkovski fit hommage à Dvořák de sa 3ème Suite pour orchestre, en échange de quoi le compositeur tchèque lui dédia sa septième Symphonie.

Un musicien tchèque à New York. 1892-1895 : 3 années d'exil !

Aux États-Unis Dvořák n'est pas inconnu du monde musical. Aussi Jeannette Thurber, fondatrice du Conservatoire National de New York, confiante dans les capacités de Dvořák à mettre en place les fondations d'une école nationale, lui propose de diriger le nouveau conservatoire. Quitter Prague et la Bohême lui semble tout d'abord impossible. Jeannette Thurber lui offre alors un salaire supérieur et Dvořák accepte.

Le SS Saale sur lequel Dvořák traverse l'Atlantique Le paquebot SS Saale

Pour la première fois Dvořák traverse l'Atlantique en septembre 1892 et s'installe à New York (11).

(11) Il vient d'écrire un Te Deum  et complétera sa cantate The American Flag  à New York.

L'arrivée dans cette ville et son rythme de vie trépidant le subjuguent tout d'abord. L'opportunité de découvrir un nouveau monde, cette expérience inattendue, ouvrent de larges perspectives musicales. Elles permettent à Dvořák d'écrire sur le continent américain quelques-unes de ses oeuvres parmi les plus jouées de toute sa musique, la 9ème Symphonie en mi mineur dite du Nouveau Monde, le douzième Quatuor en fa majeur dit Américain, le Quintette opus 97. Les Humoresques pour piano opus 101, très vraisemblablement inspirées par l'Amérique, sont écrites lors de vacances d'été en Bohême. Le musicien tchèque s'enthousiasme sincèrement pour les musiques indiennes et noires, a le pressentiment de l'avènement du jazz. Ses élèves sont encouragés à se familiariser avec ces traditions et cette culture musicale. Cet intérêt pour ces cultures, considérées comme inférieures par une certaine société bien-pensante et conservatrice, est mal reçu et provoque quelques scandales dont on perçoit l'écho jusque sur le vieux continent.
Broadway
Broadway du temps de Dvořák

Dvořák commence à supporter de plus en plus mal son exil. Sa nostalgie et sa "litost" ont raison de sa patience. Il décide de rentrer accompagné des siens en avril 1895.

Aux pièces citées précédemment viennent se joindre une Sonatine pour violon et piano, des Chants bibliques influencés par les negro spirituals, une Suite américaine pour piano puis orchestrée. Dvořák revient en Europe avec dans ses bagages le merveilleux deuxième Concerto pour violoncelle et orchestre opus 104.

Retour en Bohême (1895- 1904)

Dvořák est un homme profondément heureux de ce retour en Bohême près de ses amis, au milieu des rythmes de cette nature avec laquelle il se sent tant d'affinités et dont sa musique est pétrie. Les œuvres de cette ultime période de maturité rendent hommage à la plénitude de l'existence, au bonheur d'être un "pauvre" musicien de Bohême.

Il écrit simultanément ses deux derniers Quatuors à cordes à l'atmosphère épanouie, renoue avec les traditions nationales en mettant en musique quatre des ballades fantastiques de K. J. Erben (12) aux titres enchanteurs l'Ondin, la Fée de midi, le Rouet d'or et la Colombe, quatre poèmes symphoniques qui inspireront toute une génération de compositeurs au premier rang desquels se trouve Leoš Janáček. Dvořák conclut en 1897 par le poème symphonique le Chant du héros opus 111 au ton autobiographique.

(12) Karel Jaromir Erben (1811 - 1870), poète et folkloriste tchèque. Son recueil Kytice - Un bouquet de légendes tchèques a inspiré Dvořák pour sa cantate Les Chemises de Noces  et les 4 poèmes symphoniques cités. Dvořák avait aussi utilisé les vers d'Erben pour deux lieder de 1871 Sirotek (l'Orphelin)  et Rozmaryna, ainsi que dans V narodnim Tonu  (Dans le ton national, 1886).

Le 4 janvier 1896, il dirige ses propres œuvres pour le tout premier concert d'un jeune orchestre : la Philharmonie Tchèque (13).

(13) Au XXème siècle, la Philharmonie Tchèque deviendra une institution essentielle de la vie musicale en Bohême. L'orchestre sera régulièrement dirigé par des chefs comme Václav Talich, František Stupka, Rafael Kubelík, Karel šejna, Karel Ančerl, Václav Neumann, Jiří Bělohlávek, etc.

Dvořák se consacre désormais presque uniquement à l'opéra (14), révise le Jacobin, compose le savoureux Diable et Catherine d'après une légende tchèque. Et en 1900 il met tout son savoir, tout son long et patient cheminement de musicien, de compositeur, de pédagogue, toute sa subtile compréhension de l'humanité, tout son sens de la dramaturgie, dans l'écriture de la merveilleuse Rusalka. Jamais le lyrisme de Dvořák n'aura été aussi exacerbé que dans ce conte de fée à la signification hautement symbolique.

(14) seul genre musical pour lequel son génie n'est pas encore reconnu à l'étranger.

L'échec de son dernier opéra d'après le mythe d'Armide (Armida, 1902-03) le fatigue et le contrarie. Astreint à domicile par son médecin à la fin du mois de mars 1904, il fait encore une dernière visite aux locomotives à vapeur (l'une de ses grandes passions avec les pigeons) de la gare pragoise de Vinohrady. Cette sortie l'affaiblit définitivement et Dvořák meurt d'une embolie pulmonaire le premier mai.

Cortège funéraire Le cortège funéraire à Prague

(Eric Baude, Alain Chotil-Fani)

Retour vers le chapitre Dvořák  |   Accueil du site