Dvořák et les Duos Moraves

La connaissance de œuvres de Dvořák a longtemps été freinée par la confusion entre les numéros d'opus, la numérotation des œuvres (voir le cas de la 9ème symphonie connue pendant plus d'un demi-siècle sous le n.5 !) voire leur appellation, comme c'est le cas pour les Duos Moraves (Moravské dvojzpěvy). Selon les sources on parle en effet de Chants Moraves, duos Moraves, voire de Sonneries Moraves. Une explication s'impose.

Dvořák, compositeur encore pauvre en 1875, arrondissait ses revenus en donnant des leçons de piano dans les milieux aristocratiques et bourgeois de Prague. C'est ainsi qu'il fit connaissance de la famille de Jan Neff, riche commerçant morave qui priait souvent Dvořák de rester après les leçons pour accompagner le couple au piano. Neff demanda à Dvořák de réaliser l'accompagnement de chansons populaires moraves tirées d'un recueil du mélographe František Sušil (1804 - 1868). Mais Dvořák, selon son habitude, effectua un véritable travail de re-création et, tout en conservant les paroles et l'esprit de ces chansons populaires, composa de véritables œuvres personnelles. C'est ainsi que furent écrits, entre 1875 et 1881, 23 duos moraves pour deux voix et piano, répartis en 5 recueils.

Le premier, op.20 (B 50), pour soprano et ténor, comporte quatre lieder (Proměny, Rozloučeni, Chudoba, Vuře šohaj, vuře). Cette œuvre est bien entendu dédiée à Mme Marie Neff, et fut créée en audition privée par le couple de commerçants en mars 1875.

C'est au "très estimé gentilhomme, M. J. Neff et à sa gracieuse épouse" qu'est dédiée la seconde série de Duos Moraves. Ce recueil, composé de cinq mélodies (1. A já ti uplynu, 2. Velet', vtáčku, 3. Dyby byla kosa nabróšená, 4. V dobrým sme se sešli, 5. Slavíkovský polečko malý), connu comme l'opus 29 (B 60, 1876), s'adresse cette fois-ci à deux sopranos.

Cette même année 1876, Dvořák compose, toujours à la demande des Neff (quelques semaines seulement après l'achèvement de l'opus 29 !) son troisième recueil de Duos Moraves (op.32, B62), de loin le plus important avec 10 chants (1.Voda a pláč, 2. Holub na javoře, 3. Prsten, 4. Skromná, 5. Zelenaj se, zelenaj, 6. Zivot vojenský, 7. Vuře šohaj, vuře, 8. Zajatá, 9. Neveta, 10. Sípek). Ces duos renouvellent encore le genre puisque Dvořák compose pour soprano et alto. Jan Neff fait un somptueux cadeau à Dvořák en faisant éditer - à ses frais - une sélection de ces lieder et offre le tirage à Dvořák pour le Noël de 1876 !

Une année plus tard (août 1877), la quatrième série de Moravské dvojzpěvy (op.38, B 69) fait de nouveau appel à l'association des voix de soprano et d'alto. Ces quatre chants (Možnost, Jablko, Věneček, Hoře) sont créés au cours d'un concert public à l'Union des Artistes (Umelecké besedy, 1880).

Enfin en 1881 Dvořák s'inspire une dernière fois du recueil de Sušil en composant le lied Na tej našej střeše (B 118), pour soprano et alto.

Cette dernière pièce clôt le cycle des Duos Moraves. Cependant lorsqu'en 1880 Dvořák compose un ensemble de chants a capella pour voix de femmes (seule œuvre dans cette formation dans le catalogue du compositeur), également intitulé... Duos Moraves (Moravské dvojzpěvy), il utilise certains lieder des cycles précédents qu'il joint à des pièces nouvelles. Cette nouvelle œuvre (sans numéro d'opus, B. 107), pour deux sopranos et deux altos, nous présente cinq pièces, toujours sur des chants populaires, parfois appelées - encore que cela ne soit pas une règle absolue... - Chants Moraves pour éviter la confusion avec les œuvres avec accompagnement de piano.

Quant aux Sonneries Moraves, il s'agit d'un arrangement d'une sélection de ces duos pour chœur mixte et piano, par le compositeur morave Leoš Janáček, grand admirateur de Dvořák.

La période de composition des Duos Moraves (entre 1875 et 1881) voit Dvořák affirmer son art, sortir de l'anonymat et se faire connaître du public pragois. La reconnaissance internationale viendra très rapidement grâce à ces Duos précisément, puisque Johannes Brahms est favorablement impressionné par ces œuvres ("Dvořák est décidément un homme très doué ! et pauvre !" - lettre de recommandation à l'éditeur Simrock), qui ne tardent pas à qui enchanter la critique berlinoise ("j'ai senti au cœur les délices de celui qui regarde de belles filles se lançant des fleurs..." - Louis Ehlert, critique berlinois), malgré une traduction allemande déplorable, que Simrock s'empressera d'améliorer pour hâter le succès de ces recueils.

Alain Chotil-Fani

Sources

  • Antonín Dvořák - Thematický katalog - Bärenreiter Editio Supraphon - Praha - 1996
  • Edition Critique H 337 - Chants Moraves - Bärenreiter Editio Supraphon - Praha - 1962
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