Rusalka et la nature : une tentavive de réconciliation

Le 31 mars 1901 est donné en création au Théâtre National (Théâtre Royal des Pays Tchèques à Prague) le conte de fées lyrique en 3 actes sur un livret de Jaroslav Kvapil (1868-1950) Rusalka d'Antonín Dvořák (1841-1904). Les chanteurs et l'orchestre sont placés sous la direction de Karel Kova┼Öovic, la mise en scène est assurée par Robert Polák. Le rôle titre de Rusalka est tenu par R┼»žena Maturová. Le livret est inspiré de l'Undine du baron de La Motte-Fouqué, de la Petite Sirène de H. Ch. Andersen, de la Cloche engloutie de G.J.R. Hauptmann et des légendes de Mélusine et autres fées et nymphes qui habitent notre univers depuis l'antiquité voire au delà.

D'après André Lischké (commentaire musical de Rusalka, revue l'Avant-scène opéra n. 205, novembre-décembre 2001), le nom de Rusalka viendrait de « ruslo » cours d'eau. Je n'ai pas vérifié pour l'instant cette origine probable mais le mot Rusalka est un substantif en langue tchèque qui signifie ondine, naïade (zlatovlasa rusalka, ondine aux cheveux d'or). On trouve en tchèque également l'adjectif rusalci, de ou appartenant à une naïade, une ondin.

Si Rusalka est écrite entre avril et novembre 1900 (voir lettre ci-dessous) il est vraisemblable que la genèse de cet opéra-conte de fées remonte à beaucoup plus longtemps. Il suffit de penser à ses poèmes symphoniques, l'Ondin, le Rouet d'or, la Sorcière de midi, la Colombe sauvage, pour comprendre que ces compositions sont une chronique annoncée de Rusalka. Cette œuvre est symbolique de la personnalité, du parcours, de la vie et du rapport au monde de Dvořák. Dvořák y pensait peut-être déjà lorsqu'il achète à son beau-frère en 1884 le comte Kounic, mari de Josef(in)a, une propriété avec une grange à Vysoká près de P┼Öíbram, grange que Dvořák fait transformer en une maison de campagne appelée de nos jours « Vila Rusalka ». C'est dans ces lieux enchanteurs mais aussi douloureusement marqués du souvenir de la présence de Josef(in)a qu'il écrira son opéra. Son long exil et son poste de Directeur du Conservatoire de New York (cf article « Une esquisse biographique ») aux Etats-Unis l'avaient éloigné de ces relations et affections et privé de cet environnement naturel indispensables à sa respiration ainsi qu'à celle de sa musique. Quand il rentre du nouveau monde avec sa famille (été 1894), il quitte Prague presque aussitôt, impatient de retrouver Vysoká.

Dvořák est un homme de la campagne et celle-ci lui est nécessaire psychologiquement et musicalement. C'est en « paysan » ayant compris le langage sacré de l'univers et de la nature qu'il compose. Pressentait-il aussi, en se dépêchant vers Vysoká, la proche disparition de sa belle-sœur et tendre égérie de ses jeunes années qui mourra en avril 1895 ?

À travers Rusalka c'est la nature qui s'exprime tout entière. Rusalka, « muette » ne peut s'expliquer avec le prince, avec le monde paradoxal des hommes dès l'instant où celui-ci trahit sa parole mais poursuit ses entretiens avec le monde (sur)naturel qui ne trouve sa place qu'au sein de la nature. Rusalka est une « ambassadrice », une messagère entre deux univers issus d'une même planète qui ne s'écoutent ni ne se voient plus. Elle tente par l'intermédiaire de ses propres sentiments une ultime réconciliation. Le climat général de l'œuvre, sa symbolique, sa texture pétrie de référence aux éléments naturels, la psychologie de ses personnages, sa situation géographique, le rythme de sa dramaturgie, sa forme musicale et son orchestration (omniprésence des vents, des bois particulièrement dans les arias de Rusalka), imprègnent cet opéra d'une préoccupation écologique étonnamment prémonitoire.

Antonín Dvořák, le 12 juin 1900 à propos de son opéra Rusalka :

« Je travaille maintenant à un nouvel opéra et j'ai déjà le premier acte prêt. Je pense en avoir terminé avec son instrumentation ce mois-ci. Cette nouvelle œuvre est encore une fois un conte de fée, le texte du livret est de Jaroslav Kvapil. Il s'intitule « Rusalka ». Je suis transporté d'enthousiasme de sentir que j'ai autant de joie à y travailler. »

Et de la presse quelques jours après la première de Rusalka au Théâtre National :

« L'événement des jours précédents a été bien évidemment la création de Rusalka au Théâtre National. Notre répertoire d'opéra s'est enrichi d'une nouvelle œuvre. Le maestro Dvořák peint avec une vaste palette de tonalités et de nuances colorées de merveilleux tableaux et des atmosphères lyriques pleines de fraîcheur. Il fait encore une preuve d'une invention inépuisable dans l'élaboration des mélodies et est passé maître de l'orchestration. »

Journal « Divadelni listy » Les nouvelles théâtrales, le 5 avril 1901

Eric Baude, Tours le 15 mai 2002

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