Le livret de Rusalka

Jaroslav Kvapil, auteur du livret de Rusalka, comptait parmi les représentants les plus reconnus et les plus matures de la jeune génération des poètes tchèques. Né en 1868 à Chudenice près de Klatovy, il venait d'écrire un conte dramatique la Princesse des Pissenlits grand succès populaire. Son inclination pour l'écriture de livrets d'opéra s'était déjà exprimée à plusieurs reprises dans des collaborations avec différents compositeurs dont Joseph Bohuslav Foerster pour son opéra Debora (1890).

Le livret de Rusalka fut écrit à l'automne de l'année 1899. « J'avais l'impression d'être moi-même dans l'atmosphère magique du pays d'Andersen, sur l'île de Bornholm où j'avais séjourné cet été. Les contes de Karel Jaromir Erben et de Bozena Nemcova furent mes compagnons de voyage jusqu'au bord de la mer. Et dans ces lieux, ils s'unirent à mon émotion de l'univers d'Andersen, aux souvenirs de mes amours d'enfance, aux rythmes fascinants des poèmes d'Erben, parmi les plus beaux poèmes de la poésie tchèque ».

Plusieurs œuvres littéraires ont inspiré la genèse de Rusalka : La Petite Sirène d'Andersen (1805-1875), Ondine du poète allemand (!) Frédéric de la Motte Fouqué (1777-1843) et la vieille légende française de la fée Mélusine. Toutes prennent leur source et se baignent, sirènes, Mélusine, ondines ou autres Lorelei dans le merveilleux imaginaire populaire.

Antonín Dvořák n'était pas le destinataire initial du livret de Rusalka. Il n'est pas sûr que Kvapil pensait à un compositeur plus qu'à un autre quand il se mit au travail. Quand il eut terminé le premier acte, il rendit visite à Oscar Nedbal à Tabor qui l'avait autrefois sollicité pour un livret d'opéra. Mais Nedbal était trop préoccupé par son propre travail pour s'intéresser à la proposition de Kvapil. Aussi celui-ci poursuivit Rusalka. Le livret achevé, il n'eut pas plus de succès auprès de J.B. Foerster, Karel KovaÅ™ovic et Josef Suk ! Tous ces compositeurs avaient d'autres choses plus urgentes à faire. « Je le savais et ne fus pas étonné. Ils ne manifestèrent qu'un intérêt amical pour mon livret. » En fait, Kvapil n'avait même pas envisagé de l'apporter à Dvořák. Dvořák avait, par le passé, donné des cours de piano à sa première épouse, l'actrice Hanna Kvapilova. Une première proposition de livret n'avait pas abouti. Il ne souhaitait pas renouveler cet échec. Mais lorsqu'il lut dans un journal que Dvořák cherchait un nouveau livret d'opéra via le Théatre National, il rencontra le Directeur (Subrt) et l'informa de l'existence de son travail.. « J'avais un bon pressentiment et le lendemain nous nous rencontrâmes tous ensemble dans la petite pièce sous la scène. Dvořák avait la plus grande confiance dans l'opinion de Subrt. Il écouta son avis et emporta mon manuscrit chez lui. Subrt l'avait convaincu. »

Dès le mois de mars 1900, Dvořák se consacra épisodiquement à la lecture du livret de Rusalka et aux premières esquisses de certains motifs. Puis, à partir du 21 avril, à l'esquisse de la dramaturgie du premier acte. Il composait vite et plein d'inspiration non sans se corriger avec ce souci permanent de la perfection et du détail, d'abord à Prague, à Krecovice chez sa fille Otilka (le jour de son anniversaire), et à Vysoka puis de nouveau à Prague.

L'ensemble du travail de composition dura en tout seulement sept mois. Dvořák était très content du livret et ne demanda à Kvapil que quelques légères modifications de texte.Le compositeur rendait souvent visite à Kvapil entre deux séances de travail, visites plutôt matinales après une promenade sur la place Charles ou une visite à ses chères locomotives de la gare de Vinohrady.

Premières représentations de Rusalka

La mise en chantier de Rusalka au Théâtre National de Prague ne sembla pas, de prime abord, placée sous les meilleurs auspices. Lorsque l'œuvre fut quasiment prête pour les représentations, une grève de l'orchestre et des chœurs commenca le 13 février 1901, opposant certains membres de l'orchestre et des chœurs au chef d'orchestre Karel KovaÅ™ovic (chef de l'orchestre du Théâtre National de 1900 à 1920). Cette grève eut pour résultat d'ajourner la première au 9 mars. Elle se termina au détriment des musiciens et choristes protestataires et cette défaite entraîna inévitablement une recomposition de l'orchestre, recomposition qui nécessita une nouvelle période de répétitions ! Quand la création eut été programmée sérieusement au dimanche 31 mars, elle faillit être abandonnée, cette fois par la faute du ténor Burian qui, comme ça lui était déjà arrivé plusieurs fois par le passé, dans un moment d'insouciance passé en joyeuse compagnie, avait oublié de se ménager pour assurer son rôle de Prince à la première de Rusalka. Prévoyant, Dvořák avait auparavant demandé à Bohuslav Ptak d'étudier le même rôle. Celui-ci, bien que n'ayant pas participé au dernières répétitions avant la représentation et ayant en plus chanté le jour même plusieurs heures pour une firme discographique, courut à l'opéra après la venue de Dvořák et du directeur de l'opéra Subrt et chanta tout en sauvant la première représentation.

Il n'y eut aucun autre accident à Prague et l'opéra recut un accueil exceptionnel. Tous les participants, à commencer par le chef d'orchestre Karel KovaÅ™ovic, avaient donné le meilleur d'eux-mêmes. Le compositeur, appelé à la fin de chaque acte, fut acclamé par des tempêtes d'applaudissements. Les critiques se joignirent aux éloges.

Rusalka fut l'objet progressivement d'un véritable culte dans les différentes couches sociales de la société tchèque. Rusalka sera donnée 16 fois la première année puis sera régulièrement reprise les années suivantes. En 1907 le chiffre de 50 représentations était atteint, en 1916 après 3 années de guerre, 100 représentations, en 1922, 150 représentations et 10 ans après 300. Se succèderont au pupitre de chef d'orchestre, après Karel KovaÅ™ovic, F. Picka, O. Ostrcil, V. Maixner, J. Vinkler, J. Charvat, M. Zuna... A Kott dirigera la première représentation de Rusalka à Plzen le 15 septembre 1904. En décembre de cette même année, l'opéra est à l'affiche à Brno.

Jamais la reconnaissance de Dvořák comme compositeur d'opéra à l'étranger n'avait semblé aussi accessible. Le succès de Rusalka était vite revenu aux oreilles de Gustav Malher. Malher écrivit à Dvořák lui annoncant son intention de faire représenter Rusalka à l'opéra de Vienne dont il était le directeur. Les deux compositeurs se rencontrèrent à plusieurs reprises, Malher proposant à Dvořák un choix de chanteurs dont pour le rôle de Rusalka, Berta Foerstrova-Lauterova, épouse de J.B. Foerster, Leo Slezak pour celui du prince. Mais, pour des raisons demeurées obscures jusqu'à aujourd'hui, le projet ne put aboutir. « Dvořák en fut indigné, bouleversé, accablé... Il nous apporta la mauvaise nouvelle de l'abandon des représentations de Rusalka à l'opéra de Vienne bien que les répétitions en aient été déjà fort avancées. Il s'en réjouissait tant, racontait avec enthousiasme les préparatifs, la composition des rôles. Sa déception fut immense, son amertume compréhensible. » (Souvenir de Josef Penizek, Narodni listy, 1er mai 1924).

La première représentation à l'étranger se déroula à Lubijlana en langue slovène (1908). On ne donna finalement Rusalka à Vienne pour la première fois que le 9 juin 1924 au théâtre Métropole du Prater, une production de la troupe de l'opéra d'Olomouc en séjour dans la capitale autrichienne. Le Théatre National Slovaque de Bratislava avait cette même année donné Rusalka à Barcelone et Madrid. La Fiancée vendue de Smetana était aussi au programme de cette tournée dont l'orchestre était dirigé par Oskar Nedbal.

Sources

« Le compositeur de Rusalka » extrait du livre « O cem vim », Orbis, Prague 1932

Au sujet de la création de Rusalka, revue musicale, Prague 1911

Otakar Sourek, La vie et l'œuvre d'Antonín Dvořák, 4ème partie 1897-1904, HMUB, Prague 1933

Eric Baude, Tours mai 2002

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