De Brancusi à Ligeti : l'art de l'infini

« Non seulement sa Colonne infinie m'a frappé, mais elle m'a influencé au point que j'ai donné son nom à une de mes études pour piano, quasiment une traduction de la plastique en musique. »
Ainsi s'exprime György Ligeti au sujet de la célèbre sculpture de Brancusi. De fait, le compositeur hongrois termine son second livre d'études pour piano par une pièce intitulée Coloana Infinita - nom de la sculpture que le Roumain Constantin Brancusi fit ériger dans la ville de Târgu Jiu.
Au-delà des années, il s'agit d'une passionnante rencontre entre deux grands artistes natifs de Roumanie.

Par Alain Chotil-Fani

Colonnes sans fin

colonne (haut)

La quatorzième étude de Ligeti vient parachever le second livre que le compositeur a dédié au piano. Loin d'être une pièce isolée, cette étude trouve naturellement sa place au sommet d'un édifice qui semble être, de près ou de loin, lié à l'héritage de Brancusi.

Ainsi, la première étude du livre II est intitulée Galamb Borong, allusion aux gamelans, ces ensembles traditionnels de percussions que l'on trouve en Indonésie. N'y aurait-il rien d'autre derrière cet intitulé ? Ligeti nous invite à la découverte : "J'aime les allusions, les doubles sens, les polyvalences de signification, les doubles fonds, les arrières-pensées."
Et en effet, il y a bien quelque chose à découvrir derrière ce titre : en hongrois, galamb est un oiseau (colombe ou tourterelle), tandis que borong se rapproche de borongó(s) : idée de mélancolie, de noirceur.
Enfant, Ligeti a-t-il, comme Brancusi, cherché l'oiseau merveilleux, le Maiastra Pasarea connu des gamins des Carpates pour donner le bonheur éternel à qui trouvera son nid d'or ?
Brancusi a longtemps travaillé sur ce thème de l'oiseau merveilleux. S'inspirant, comme Ligeti, des arts exotiques, il est parvenu à matérialiser l'idée même de l'envol de l'oiseau, en une forme élancée et épurée au maximum. Et, chez Ligeti comme chez Brancusi, on ne peut qu'être fasciné par l'émotion teintée de mélancolie qui se dégage d'un art, en apparence - mais en apparence seulement - si simple.

L'étude suivante, Fém, métal comme nous l'apparaît la matière de la colonne sans fin, d'un si vif contraste avec la nature qui l'environne.
Heureusement, Brancusi a atténué la violence de cette intrusion humaine en faisant adoucir les contours des quinze formes superposées de la colonne.

Vertige, sans aucun doute, devant la taille de la sculpture. Vertige aussi face aux sentiments contradictoires qui s'emparent du spectateur/auditeur, aux multiples interprétations que suscite l'inépuisable richesse de ces œuvres.

L'homme, apprenti sorcier (Der Zauberlehrling, 10ème étude) qui comme au temps de Babel a voulu ériger un monument à son orgueil, se mesurer à la création.

Le titre de l'étude suivante, En suspens, s'applique exactement au sentiment que l'on ressent au pied de la colonne : ce trait d'union entre terre et ciel est-il bien fixé au sol ou au contraire supendu dans les airs ?

Aux entrelacs (étude n. 12) des courses effrénées des doigts du pianiste répondent ceux des structures superposées par Brancusi (que les savants nommeraient : "rhomboïdes").

Le malin a-t-il emprunté l'Escalier du diable de la colonne infinie pour venir glisser, tel un certain Nekrotzar, son grain de sable dans les affaires humaines ? Ou bien a-t-il a réintégré les cieux en montant comme au long d'une corde à nœuds, pour rejoindre sa place initiale à la droite de Dieu ?
Une fresque du monastère de TismanaDiable (tête), à proximité de Târgu Jiu, est là pour nous rappeler de craindre les Enfers.

Et la quatorzième et dernière pièce du livre, colonne infinie, coloana infinita, colana fara sfârsit, résonne longtemps dans l'esprit de l'auditeur.
Ces progressions répétées, lancinantes, à l'image de la forme de la colonne de Brancusicolonnes (petit) et, comme elle, dépassant son cadre propre pour s'étirer au-delà des limites du clavier, nous font entrevoir l'infini :


"Je m'imagine la musique comme quelque chose de très loin dans l'espace, qui existe depuis toujours et qui existera toujours, et dont nous n'entendons qu'un petit fragment." (György Ligeti)

colonne (bas)

En savoir plus

 
  • Sur l'histoire des monuments de Brancusi à Târgu Jiu : "Mémoire des Carpathes" de Jean Cuisenier, Plon collection Terre Humaine
  • Les études de Ligeti, jouées par Idil Biret, sont disponibles avec un excellent rapport qualité-prix chez Naxos
  • Les citations de Ligeti sont tirées du livre "Le bon plaisir" de Jacques Lonchampt (Editions Plume, 1994) et de la revue Diapason n° 503 (mai 2003)
  • Photographies : collection personnelle.
  • -> Voir aussi sur György Ligeti.

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