En tant que mélomane, les diverses bandes magnétiques récupérées dans le carton ne pouvaient pas me laisser indifférent. Une histoire à rebondissements dont la fin laisse un goût amer.Par Alain Chotil-Fani |
En tant que mélomane, les diverses bandes magnétiques récupérées dans le carton ne pouvaient pas me laisser indifférent. Une dizaine de rouleaux avec des inscriptions plus ou moins effacées enflammaient mon imagination : et s'il s'agissait de matériel inédit, de conversations d'Enesco avec Maruca, de concerts privés... ? Je me mis à la recherche d'un magnétophone à bandes, tel que j'en voyais encore quand j'étais enfant, remplacés depuis belle lurette par les lecteurs de cassettes. Je passai beaucoup de temps aux Puces. Le quelque matériel que je trouvai était détérioré, ou ne pouvait être testé, faute de prise de courant à proximité. Je dénichai enfin l'oiseau rare, un superbe Thomson STEREO HI-FI, dans le stand d'un Béninois de Montreuil, si heureux de ce défaire de ce massif appareil (auquel il fit cracher force décibels pour me prouver sa vaillance) qu'il me consentit une remise substantielle. Affaire faite, sitôt de retour à la maison je glissai précautionneusement les bandes dans le lecteur et écoutai avec impatience. Je ne fus pas déçu. |
Une de ces bandes était l'enregistrement d'une émission de radio du Printemps de Prague 1956. Malgré les parasites, je pus écouter l'Orchestre Philharmonique d'Etat de Brno - à cet époque, l'un des tous meilleurs orchestres de Tchécoslovaquie - jouer Hindemith et Enesco sous la direction de Mircea Cristescu. Je garde un excellent souvenir de la 1ère rhapsodie roumaine de ce concert, d'une étonnante nervosité, et qui sonne presque, entre les mains de la formation morave, comme une huitième symphonie de Dvorak ! Une autre bande contenait des fragments de conversation. Pas d'Enesco, ni de la Princesse, hélas, mais de Roumain exilés qui envoyaient une carte postale sonore à quelqu'un resté au pays. Le troisième rouleau magnétique me causa un grand choc : un concert américain où Enesco, au violon, joue Mozart, Mendelssohn, et dirige Beethoven !... autant d'enregistrements inédits, voire légendaires ! Je décidai aussitôt d'exploiter cette bande pour faire connaître ce témoignage inespéré. Mais nous y reviendrons. Le festival Enesco 1961 faisait l'objet de la quatrième bande. Guennadi Rojdestvenski dirige la première symphonie d'Enesco (très belle interprétation), la 3ème symphonie par des interprètes roumains. J'entendis la voix de Georges Enesco quand je mis la bande suivante dans l'appareil ! Il s'agissait des entretiens avec Bernard Gavoty, réalisés pour la radio française au début des années 50. Ces témoignages ne sont pas, à proprement parler, des raretés. Ils sont dans les archives de la radio et ont été rediffusés, il y a quelques années, par France Culture. Ne les ayant pour ma part jamais entendus, ce fut une excellente surprise d'écouter Enesco conter - avec un français impeccable - ses souvenirs de Vienne et de Brahms, son arrivée à Paris, sa rencontre avec Alfred Cortot.... Les bandes restantes contenaient des extraits de concerts (radio) d'un intérêt moindre - à la notable exception toutefois d'un nouveau témoignage du violon d'Enesco, accompagné par Céliny Chailley-Richez dans la deuxième Sonate de Robert Schumann. |
La première des mesures que je pris, et qui me coûta beaucoup de temps, fut de préserver le contenu de ce matériel sonore. En effet, les bandes étaient assez fragiles, parfois très cassantes et je voulais réduire au maximum le nombre de manipulations. Je copiai les bandes magnétiques sur mon PC et gravai des CD ROM ; aussi désormais j'utilisai les copies numériques et non les bandes originales. Cependant comme mon matériel n'a rien d'une installation haute-fidélité, j'étais conscient que le report effectué pouvait être amélioré par un professionnel du son, ce que j'envisageais notamment pour l'exploitation du concert américain d'Enesco. |
Le début de la retransmission manque. La voix d'un speaker se fait entendre et nous invite à écouter "un autre grand violoniste, né en Roumanie" : George Enesco, bien sûr. Accompagné du Magic Key Orchestra, il joue l'andante du 7ème concerto de Mozart, puis celui du concerto de Mendelssohn. Témoignage inestimable si l'on se souvient que c'est Enesco en personne qui a eu l'insigne honneur de créer le 7ème concerto de Mozart, retrouvé au début du XXème siècle ! Même si nous savons depuis que cette œuvre n'est pas vraiment de Mozart... Par ailleurs il est passionnant de comparer ces interprétations avec celles qu'Enesco grava, cette-fois-ci en tant que chef, avec le jeune Yehudi Menuhin. Hélas ! la bande magnétique accuse un silence catastrophique au beau milieu de l'andante de Mozart. Pendant une quarantaine de secondes, c'est le blanc total.... quelle guigne ! quand j'enregistrai ce passage sur CD, je coupai ce blanc, ce qui produit à l'écoute la désagréable impression d'un microsillon endommagé avec un diamant qui saute. Mais je me disais que l'intérêt du document sonore est toujours là, malgré ce genre d'imperfections... et que, ma foi, on édite tellement de choses peu intéressantes sur CD de nos jours... Ces deux andantes, de Mendelssohn (abîmé) et de Mozart (ou pseudo-Mozart) sont joués avec une maîtrise souveraine, mal rendue par la prise de son aigrelette. Le stradivarius d'Enesco, au son un peu voilé, et proche de la voix humaine, est reconnaissable entre cent. Pour l'ouverture d'Egmont, de Beethoven, Enesco dirige l'orchestre de la NBC : la formation de Toscanini ! On a même, à une époque, envisagé de confier à Georges Enesco la succession de Toscanini à la tête de cet orchestre. L'interprétation est directe et réfléchie. L'exigence d'Enesco chef d'orchestre est ici perceptible. Ces éléments en main, je me mis à la recherche d'un éditeur discographique. |
Je contactai naturellement la firme qui s'était lancée dans l'édition de nombreux documents de Roumanie (et d'ailleurs) autour de George Enesco... qui me fit bientôt connaître son intérêt. Mon interlocuteur m'informa que la décision appartiendrait à leur conseiller, auteur des notices de la collection. J'attendis donc le contact de cet éminent connaisseur. Sans nouvelles, je relançais régulièrement mon interlocuteur de la firme, qui me demandait de patienter. Ce petit jeu insignifiant dura tout de même quelque temps et se termina... avec le dépôt de bilan de la boîte de disques. Je n'avais pas eu la possibilité de parler avec l'expert, bien que j'aie essayé d'autres voies d'accès, par le biais de critiques que je fréquente sur les forums de discussion. Toutes mes tentatives ont échoué, et jusqu'à aujourd'hui aucun contact n'a été possible. Je me tournai alors vers une autre maison d'édition française, que j'apprécie beaucoup pour ses parutions sur la musique tchèque. Les interprétations d'Enesco ne me semblaient pas être dans leur catalogue cible, mais savait-on jamais ? Mon courriel reçut une réponse immédiate et avenante : ils étaient très favorablement intéressés ! Il y avait un numéro de téléphone, que je composai aussitôt. Mon interlocuteur m'indiqua qu'il prévoyait une édition Enesco dans l'année à venir. Ma proposition tombait à pic ! Je lui précisai donc le détail des enregistrements américains en ma possession. En raccrochant je pensai avoir, enfin trouvé un éditeur pour ces fameuses bandes. Je me trompais lourdement. Deux jours après, un courriel de cette maison de disques arriva dans ma boîte m'indiquant que ces enregistrements avaient déjà été édités par le Musée George Enescu de Bucarest, et que tout nouveau report sur CD constituerait un piratage. Quant à la sonate de Schumann, elle était déjà disponible par d'autres sources. Par là-même, une fin de non-recevoir était opposée à une collaboration. Quelle douche froide ! D'abord, j'accusai le coup. Puis, prenant le temps de la réflexion, je leur répondis que l'essentiel était bien de porter à la connaissance des mélomanes ces bandes rares, et que l'accord du Musée Enescu pouvait certainement être obtenu. Je leur proposais même de faire la médiation puisque, depuis l'affaire de la lettre de Stokovski, je n'étais plus un parfait inconnu à la Casa Vernescu... Visiblement la suggestion n'a pas convaincu. L'affaire, depuis, en est resté là. Les bandes sont toujours en ma possession. Les bandes originales existent vraisemblablement et sont, d'après ce que l'on ma dit, propriété du Musée Enesco. Dans le doute, je ne démarche plus les maisons de disques pour ne pas commettre de piratage et pour ne pas diffuser un matériel détérioré (les fameuses 40 secondes de silence dans Mozart....) alors que les matrices originales existent. Et, à ma dernière visite au Musée Enesco, personne n'a pu me renseigner à ce sujet. |