Si vous demandez à un mélomane, même éclairé, de vous citer un compositeur romantique roumain, il y a fort à parier qu'il se grattera le crâne et finira par avouer son ignorance. S'il est vrai que les œuvres de jeunesse du grand George Enescu sont empreintes d'un romantisme proche de Brahms, il n'est cependant pas l'initiateur du romantisme national de son pays natal. Ce mouvement est en effet incarné par des compositeurs aujourd'hui méconnus mais ayant joué un rôle non négligeable dans l'éveil de la nation musical roumaine.Par Alain Chotil-Fani |
George Stephanescu fait partie de la prolifique génération de romantiques nés dans les années 1840, comme Tchaikovsky, Dvorak, Saint-Saëns ou Bizet. Professeur de chant, chef lyrique, compositeur d'innombrables œuvres pour la scène, il a poursuivi toute sa vie l'ambition de faire de l'Opéra de Bucarest un théâtre de renommée internationale. Infatigable promoteur de la musique de son pays - comme le sera, un demi-siècle plus tard, George Enescu - George Stephanescu, à l'instar de Bedrich Smetana en Bohême, consacre toute son existence à l'éveil du nationalisme musical roumain. Paradoxalement, l'un des seules œuvres aujourd'hui accessibles au disque de Stephanescu est une symphonie de jeunesse en la majeur. Cette pièce plaisante, d'un jeune homme de 26 ans alors étudiant au Conservatoire de Paris, a connu le même sort que d'autres de ses prestigieuses consœurs (les premières symphonies de Bizet, Dvorak ou Bruckner) puisqu'elle ne fut jamais jouée du vivant de son auteur. Elle ne sera créée qu'en 1959, pour la radio roumaine.
Cette symphonie, d'une manière générale, ne cache pas ses influences multiples, de Beethoven, Schubert et Mendelssohn. Elle souffre, regrettablement, de la faiblesse de son ultime mouvement, ce qui peut expliquer la rareté au disque et dans les salles de concert de la "première symphonie roumaine".
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Exact contemporain de George Stephanescu, Eduard Caudella jouit encore de nos jours d'une excellent réputation de pédagogue. Professeur respecté au conservatoire de Iasi, ville située à l'est de la Roumanie et renommée pour sa dimension culturelle, Caudella fut aussi un musicien accompli, virtuose du violon (il a étudié avec Henri Vieuxtemps), chef d'orchestre et critique musical. Né dans une famille de musiciens - son grand-père était déjà compositeur et professeur de musique, son père violoncelliste et l'un de ses cousins chanteur à l'Opéra Impérial de Vienne - Eduard Caudella a composé de nombreuses œuvres musicales dans de multiples genres. Particulièrement attaché à sa terre natale, où il s'est établi définitivement après ses tournées européennes, Caudella a mis en valeur la richesse musicale populaire roumaine dans ses œuvres classiques. Quand en 1888 l'on lui présenta ce jeune garçon si doué nomme George Enescu, Eduard Caudella eut la clairvoyance de recommander le jeune prodige à Vienne, estimant qu'il n'aurait rien à lui apprendre. Enescu et Caudella restèrent en contact dorénavant, maifestant une sincère et désintéressée estime réciproque. Caudella composa pour Enescu son premier Concerto pour violon de 1915; Enescu dédia à son ancien professeur ses Impressions d'Enfance pour violon et piano. En musicologue cultivé, Eduard Caudella n'ignorait pas les Ecoles Nationales qui fleurissaient en Europe. Son œuvre, influencée par le premier romantisme, révèle un métier accompli et influencé par le folklore, mais guère novateur. Il est difficile de croire que ses dernières compositions, d'un romantisme très classique, sont contemporaines la maturité créatrice de compositeurs comme Bartok, Schönberg ou Stravinsky. Cela mis à part, le charme indéniable de sa musique symphonique, les rythmes de danses populaires bien proches, à bien des égards, des Rhapsodies roumaines d'Enescu, font des partitions de Caudella autant d'œuvres qui méritent l'attention des mélomanes et des interprètes.
écouter un extrait
du concerto n°1 pour violon
et orchestre de Caudella - Finale "alla zingara" écouter le final
des Souvenirs des Carpates (c) Electrecord 1983 |
Alors que Caudella et Stephanescu vécurent bien au-delà du XIXème siècle et atteignirent tous deux les 80 ans, Ciprian Porumbescu satisfit davantage aux stéréotypes romantiques en disparaissant, tuberculeux, dans sa trentième année. Cet éternel jeune homme, farouche défenseur de la patrie roumaine, nationaliste exacerbé aux déclarations enflammées, dont les excès le menèrent en prison, n'a cependant laissé qu'une poignée d'œuvres, agréables mais sans grande profondeur. Ainsi son opérette Crai Nou (la nouvelle lune), exploite avec bonheur des rythmes de Transylvanie. Sa rhapsodie roumaine pour piano suit sans surprise le modèle lizstien, encore que la version orchestrale (qui n'est pas de la plume de Porumbescu) trouve davantage matière à secouer les auditeurs, même non patriotes, à grands renforts de grosse caisse et de cymbales. Quant à la Ballade pour violon et piano, elle est depuis longtemps adoptée par les Roumains en raison de sa ferveur tranquille. Il est aujourd'hui étonnant de constater à quel point le régime communiste a essayé de faire de Porumbescu un symbole national. En l'absence de grand compositeur national romantique, le pouvoir communiste roumain a visiblement tenté de convaincre qu'en Porumbescu, la Roumanie possédait l'équivalent d'un Liszt ou d'un Dvorak. La visite du musée Porumbescu, dans la campagne moldave, a quelque chose de déconcertant. Rien n'y a changé depuis la fin de Ceausescu. Des articles d'anciens musicologues officiels fustigent toujours "l'ancien régime bourgeois" qui a tenté de minimiser l'apport de Porumbescu à l'art romantique. Une statue sévère, à l'entrée du musée, nous rappelle que ce jeune homme, mort avant d'avoir pu aborder les grandes formes musicales, était avant tout un nationaliste en bois brut tout entier dévoué à l'amour de son pays.
écouter une
danse à l'ancienne
(Batraneasca) de Porumbescu, écouter un passage
de l'opérette Crai
Nou (Nouvelle Lune) (c) Electrecord 1995 |
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