Ainsi s'exclame Dvořák sur le dernier feuillet de la partition de son quatuor « américain ». Cela a été rapide, en effet : tout juste quinze jours séparent les premières ébauches de la réalisation finale, le 23 juin 1893 !
Ce douzième quatuor en Fa majeur op. 96 voit le jour au cours des premières vacances d'été que Dvořák passe aux Etats-Unis, précisément à Spillville, petite bourgade ensoleillée de l'Iowa fondée deux siècles plus tôt par des Frères Moraves fuyant les guerres de religion d'Europe Centrale. C'est dans cette atmosphère familière que le compositeur tchèque se remet de sa première et difficile saison à la tête du conservatoire national de New York. Tâche ardue dans cette ville si étonnante pour le Tchèque aux origines modestes et peu habitué à la modernité urbaine. Mais également période faste de découverte de musiques populaires indiennes et noires, admirablement transcendées dans la symphonie du Nouveau Monde, terminée quelques mois auparavant et qui sera créée - avec un immense succès - en décembre de cette même année 1893.
Le douzième quatuor est une uvre heureuse, typiquement Dvořákienne par sa construction et ses thèmes, qui reflète l'état d'esprit du compositeur dans cette période de détente. Comme pour la symphonie du Nouveau Monde récemment achevée, et le quintette op. 97 qui suivra immédiatement ce quatuor, Dvořák s'inspire des musiques indiennes et noires qu'il découvre alors, comme en témoigne l'utilisation fréquente de la gamme pentatonique et des rythmes syncopés.
Cette inspiration est perceptible dès le tout premier thème entonné par l'alto au début de l'Allegro ma non troppo. Dvořák, lui-même altiste, a en effet soigné la partition de cet instrument intermédiaire entre le violon et le violoncelle, souvent (et encore de nos jours !) considéré comme pataud et inexpressif. Bientôt le second sujet, plus mélancolique, vient apporter une touche de « dumka » à ce premier mouvement qui rappelle, à bien des égards, le brillant Allegro Molto initial de la neuvième symphonie.
Dvořák, en digne héritier de Schubert, excelle depuis ses débuts de compositeur dans les mouvements lents et méditatifs. Le Lento de ce quatuor nous en offre un magnifique exemple, où l'art du compositeur tchèque incorpore des éléments caractéristiques du blues américain. Ce mouvement, dont les accents émouvants annoncent déjà le futur concerto pour violoncelle op. 104, confie tour à tour la mélodie aux violons et au violoncelle, discrètement soutenus par les nobles et lancinantes modulations de l'alto.
Le scherzo Molto vivace est, semble-t-il, inspiré par des danses indiennes que Dvořák aurait eu l'occasion d'écouter à Spillville. Le second thème, en tout cas, est une imitation du chant d'un petit oiseau local (Scarlet Tanager (1)) que Dvořák, en amoureux de la nature, ne pouvait pas ignorer ! Le trio, au climat plus intime, évoque irrésistiblement la musique noire.
Dvořák a depuis longtemps compris que la réussite d'une uvre est en grande partie conditionnée par celle du dernier mouvement. Et c'est en effet par un jubilatoire Finale, Vivace ma non troppo, synthèse d'éléments d'Europe Centrale et d'influences « américaines » - au sens le plus général du terme - que se conclut ce quatuor. Le premier violon entraîne ses partenaires dans une danse irrésistible, un instant entrecoupée par une sorte de ragtime inattendu, jusqu'à une coda emplie d'optimisme et de joie de vivre.
Cela fait maintenant plus d'un siècle que cette uvre, très favorablement accueillie et jouissant depuis lors d'une grande popularité, fait justement partie du répertoire de tous les quatuors à cordes. On peut simplement regretter que cela soit au détriment du reste de l'uvre de Dvořák, auteur de plus d'une quinzaine de compositions pour cette formation, recelant bien des trésors ô combien révélateurs du génie encore méconnu du compositeur tchèque.
(Alain Chotil-Fani)
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