Jenufa : la création

Terrible année 1903 ! Certes, en janvier de cette année-là, Janáček mit un point final à la composition de son opéra. Mais dans quelle conditions ! Il écrivit les dernières notes, penché au chevet de sa fille Olga mourante. Il eut la joie de lui jouer cette partition, mais cette joie ne pouvait que s'accompagner d'une amertume, d'une douleur intense de voir s'éteindre à petits feux sa fille avec qui il avait tant partagé. Sa fille enterrée, pouvait-il décemment songer à la création de son opéra ? Il venait d'enfanter une oeuvre dont on reparlerait pendant longtemps. Tout d'abord, il éprouva le besoin de rendre un hommage à sa chère Olga en composant Elegie na smrt dcery Olgy (Élégie sur la mort de ma fille Olga). Son devoir paternel rempli, il pouvait maintenant songer à son opéra. Il pensait intimement que sa troisième tentative d'écriture était la bonne. Après Å árka, après Pocatek romanu (Commencement d'un roman), il savait qu'il était parvenu à son but. Il avait réussi à atteindre ce qu'il cherchait depuis de nombreuses années : son expression musicale originale, vraie, sans influence musicale antérieure ou actuelle, ni romantisme, ni vérisme, ni wagnérisme. Une langue forte, neuve, unique en ce début du XXe siècle.

Il souhaitait donc que son opéra soit représenté à Prague, mais il se heurta à une fin de non-recevoir de la part de Karel Kovarovic, compositeur et chef d'orchestre du Théâtre National. Une très ancienne querelle les avait opposés, Kovarovic tenait ainsi sa revanche. Cette décision ajouta encore un peu d'amertume à sa douleur récente. Janáček dut se résoudre à créer son opéra à Brno. Les répétitions débutèrent le 12 novembre et la première se déroula le 21 janvier 1904. Dans quelques mois, on fêtera ainsi le centenaire de la création de Jenufa, opéra refusé par les plus hauts responsables tchèques de la musique de l'époque, boudé à ses débuts par beaucoup, applaudi seulement à Brno, devenu depuis une figure mythique de l'opéra moderne.

Distribution

la grand-mère : Vera Pivonkova
Kostelnicka : Leopolda Hanusova-Svobodova
Jenufa : Marie Kabelacova
Laca : Alois Stanek-Doubravsky
Steva : Bohdan Prochazka
chef d'orchestre : Cyril Metodej Hrazdira

Jenufa (1904)kostelnicka (1904)
Jenufa et Kostelnicka (Brno 1904)

La représentation se déroula sous les applaudissements adressés au compositeur, bien évidemment présent dans la salle et à Gabriela Preissova, auteur dramatique qui avait écrit la pièce Jeji Pastorkyna dont servi Janáček pour rédiger son livret d'opéra. Cette soirée triomphale se termina sur des applaudissements incessants et les acteurs défilèrent portant Janáček sur leurs épaules, rendant un hommage à la qualité de sa musique. Il pouvait être heureux, mais à cinquante ans, il restait toujours un compositeur provincial goûté uniquement dans sa région. Il lui faudra lutter encore douze ans et l'appui d'amis convaincus pour qu'enfin Jenufa triomphe à Prague... et que son génie musical soit ainsi reconnu au niveau de la nation tchèque ! Nous reviendrons un peu plus tard sur cette bataille. D'ores et déja, vous pouvez prendre connaissance du succès de Jenufa par sa diffusion dans les pays tchèques, dans les pays de langue allemande après 1918 et enfin dans toute l'Europe. (voir diffusion de l'opéra)

Déçu du refus des autorités pragoises, Janáček tenta Vienne où, pensait-il, son compatriote morave, Gustav Mahler, ne pourrait lui refuser. Il lui écrivit cette lettre * : « Monsieur, les critiques ci-jointes des journaux pragois [...] concernant la représentation de mon opéra, Jeji Pastorkyna, au Théâtre National de Brno, en disent plus sur ma personne que je ne pourrais le faire moi-même en bref. Je vous prie de bien vouloir vous rendre à Brno pour la représentation [...] du 7 décembre, ou bien éventuellement pour l'une des suivantes. J'espère qu'une invitation vous est bien parvenue de la part du baron Prazak **. Avec mes sentiments dévoués et respectueux. LeoÅ¡ Janáček, directeur de l'école d'orgue de Brünn ». Mahler déclina l'invitation prétextant un surcroît de travail à la direction de l'Opéra de Vienne, mais demanda à Janáček de lui envoyer une partition avec le texte du livret en allemand. Vu de notre fenêtre du début du XXIe siècle, il est bien dommage que Mahler n'ait pas senti le chef d'oeuvre qui venait de naître et il est bien dommage aussi que Janáček, dans son entêtement nationaliste morave, n'ait pas expédié le texte... allemand ! (pensant sans doute déchoir en utilisant la langue de l'occupant ; pourtant, dans sa lettre à Gustav Mahler, il n'écrit pas Brno, le nom morave, mais Brünn, le nom autrichien...)

Pendant douze ans, le succès de Jenufa restera cantonné à Brno avec une reprise en 1906 (où Gustav Mahler a reçu une invitation comme nous venons de le voir), en 1911, en 1916, en 1919, en 1924 et en 1926. Sa ville d'adoption a été fidèle à Janáček et à son opéra Jenufa. Du vivant du compositeur, 19 villes des pays tchèques ont représenté ou reçu Jenufa, production d'une maison d'opéra voisine.

Pour tous ceux qui désireraient écouter cet opéra, il existe deux excellents enregistrements :

  • l'un avec la soprano tchèque Gabriela Benáčkova dans le rôle titre avec l'orchestre de l'Opéra de Brno dirigé par FrantiÅ¡ek Jilek (2 disques Supraphon 10 2751-2)
  • l'autre avec la soprano Elisabeth Söderström dans le rôle de Jenufa, entouré d'interprètes tchèques dont Eva Randova (Kostelnicka) et, cerise sur le gâteau, Lucia Popp dans le petit rôle de Karolka, la fille du maire, l'orchestre philharmonique de Vienne est dirigé par Charles Mackerras (2 disques Decca 414 483-2)
  • J. Colomb - juin 2003

    Notes

  • * Henry-Louis de La Grange, Gustav Mahler, volume 2, (page 519) Fayard - 1983
  • ** Ministre tchèque sans portefeuille
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