Le Caprice
Roumain sonne
indubitablement comme une pièce
écrite "dans le caractère populaire roumain",
à l'instar d'autres grandes compositions d'Enesco. Le
discours quasi ininterrompu du violon exploite toutes les techniques de
l'instrument tout en sachant éviter toute complaisance
artistique. A ce titre, cette oeuvre est voisine de la 3ème sonate
et des Impressions
d'Enfance, oeuvres phares de
la production d'Enesco, écrites pour violon et piano.
Il convient de se méfier du titre un peu frivole de
"Caprice" Roumain. L'oeuvre n'a rien d'une aimable pochade de cabaret.
Il s'agit de musique "sérieuse" en ce sens qu'elle exige
l'attention suivie de l'auditeur. Si nous sommes ici
éloignés de l'image du compositeur des rhapsodies
de
jeunesse, la passion contenue dans cette partition n'en est que
davantage émouvante.
Comme il l'a fait pour son opéra Oedipe,
Enesco a
porté en lui le Caprice
Roumain pendant longtemps,
très longtemps : plus de vingt
années, autant dire une vie. Ses esquisses les plus
anciennes
datent de 1925, et
il y a encore travaillé en 1949, sans pour autant
réussir à l'achever. Le Caprice
Roumain n'a
jamais quitté les préoccupations du compositeur.
Il se remettait à l'ouvrage pendant ses nombreuses
tournées en Europe et aux États-Unis,
élaborant
progressivement une partition de grande ampleur en quatre mouvements,
hommage d'un prodigieux souffle poétique à son
pays
natal et à ses musiciens populaires, comme ceux qui le
fascinèrent tout jeune en Moldavie et qui
décidèrent définitivement de sa
passion pour la musique.
Tout Enesco s'entend dès la première mesure : l'orchestre à l'unisson, un thème sombre et interrogateur, l'entrée discrète du violon tout en nuances. On comprend combien la forme de concerto est étrangère à cette musique : le soliste et l'orchestre dialoguent sans s'opposer, le violon s'offre des acrobaties délicates sur le cantus firmus d'un orchestre de taraf égrénant les rythmes populaires, se permettant de chanter à l'image d'un merle insouciant avant de rejoindre le discours de l'orchestre. On ne peut qu'admirer la richesse de la partition, miracle d'équilibre entre le folklore savant et le contemporain populaire : une rhapsodie pour les temps présents.
Le court second mouvement est
parcouru de bout en bout par le
même rythme obsédant, typique des provinces de
Transylvanie. Cette hora,
danse dans laquelle, jadis, la ronde des villageois entourait le taraf
en train de jouer, se teinte
ici de discrète ironie. De la hora
à la ronde des heures, inéluctable et fatale,
dont les
danseurs forment la figure, le violon occupe le point central. Musique
du temps qui passe, musique de mort où seul l'art du lautar
mérite
de conserver
quelque importance.
Le lento
du troisième
mouvement est l'une des plus belles musiques nocturnes qui soient. Le
violon nous conte des légendes de la Moldavie
oubliée,
où à la tombée de la nuit les choses
ne sont plus vraiment
telles qu'on se les
imagine, où les chemins mènent vers des
contrées
mystérieuses et hostiles, pays où l'on vous
mettra en
garde contre les revenants et la fille des bois aux pieds fourchus. Dor,
douloureuse nostalgie d'un
monde disparu. L'évocation d'Enesco mérite une
place
d'honneur au côté de celles de Béla
Bartók.
Allegro
molto vivace sur une
mesure de 2/4, accord forte
:
le finale
retrouve la
fête populaire et son violon ensorcelant. Avec humour, le
compositeur met en place les éléments du taraf
qui
s'accorde, nous mystifie par le contrechant des grandes
flûtes et
du hautbois, alors que le soliste s'essaye à quelques
échappées vers l'extrême aigu avant de
nous
suprendre une nouvelle fois par une fuite en double croches, tout en
faux semblants et en chausse-trapes alors que le thème
principal
n'a pas encore été exposé. Celui-ci
surgit presque
à notre insu : une cellule au rythme pointé de
quatre
notes, un rythme de danse bien évidemment que
désormais
l'orchestre et le soliste magnifieront jusqu'à
l'apothéose.
Au cours du Symposium Enesco de
1992, Wihelm Berger indiqua qu'il
lui
avait été donné l'occasion de voir un
manuscrit
complet du compositeur roumain, pour violon et orchestre. Le violoniste
Şerban (Sherban) Lupu, interprète enthousiaste d'Enesco, se
mit
à la recherche de cette partition inédite et
sollicita
pour cela l'aide du compositeur Cornel Ţăranu. Celui-ci se plongea dans
l'étude des manuscrits conservés au
Musée Enesco
de Bucarest mais ne trouva rien qui correspondît à
la
déclaration de Berger. Il mit à jour en revanche
plusieurs passages d'une partition incomplète,
le Caprice
Roumain.
La reconstitution fut difficile étant donné qu'il
manquait une partie de la partition et qu'Enesco avait pour habitude
d'effectuer
certaines modifications au cours de l'orchestration. Cependant, le
matériel réuni pour le premier mouvement permit
à
Ţăranu d'achever cette tâche. Sur les insistances et les
encouragements de Şerban Lupu, passionné par ce projet, la
reconstitution et l'orchestration des deux mouvements suivants pu
être mené à bien. Cette version en
trois mouvement
fut donnée en première audition à
Cluj, le 2
octobre 1995, par Şerban Lupu et la Filarmonica Transilvania
dirigée par Emil Simon.
Cette reconstitution ne fut pas entièrement satisfaisante.
Ţăranu envisagea sans plus de bonheur
d'intervertir les mouvements I et
III avant de s'atteler, toujours avec le soutien de Şerban Lupu,
à la restauration du finale.
Cette opération semblait
impossible en raison de la fin brutale du manuscrit après
l'exposé du second thème, cependant au printemps
1996
Ţăranu contourna ce problème en déduisant la
forme
générale du mouvement d'après une
série de
détails. Il l'orchestra dans le même esprit que le
reste
du Caprice
Roumain et fit
appel à Şerban Lupu pour la prise en compte d'effets
violonistiques
présents dans le manuscrit original.
Sous cette nouvelle forme, l'oeuvre fut donnée par le
même
soliste et la Filarmonica Moldova de Iaşi sous la baguette de Camil
Marinescu, le 21 mars 1997. Şerban Lupu l'enregistra enfin avec
Cristian Mandeal à la tête de la Filarmonica
"George
Enescu" de Bucarest, pour la firme roumaine Electrecord (EDC324/325).
Cela fait aujourd'hui 50 ans qu'Enesco a disparu. Son legs artistique
est prestigieux et exigeant : n'est-il pas temps aujourd'hui de
considérer à sa vraie valeur cet artiste
scandaleusement
ignoré ? Son Caprice
Roumain
est peut être la meilleure des façons de
pénétrer son univers. On ne comprend pas vraiment
ce qui
justifie la méconnaissance d'une telle oeuvre, si
envoûtante et spirituelle, tellement proche de l'esprit des tarafs
actuels et non moins
remarquable que les oeuvres de Ravel (Tzigane
pour violon et orchestre),
Bartók et Bloch, voire
Janáček et Martinů.
Il est permis de rester interdit devant le programme de nos grands
concerts, proposant année après année
les
mêmes classiques du répertoire alors qu'un vaste
continent de musiques du siècle passé reste
encore
ignoré de la grande majorité des
mélomanes. La
sécurité outrancière, la paresse
intellectuelle,
le doux confort de l'habitude ont-ils eu raison de l'esprit d'ouverture
et de découverte qui devrait animer tout amoureux de la
musique,
a
fortiori tout organisateur
de concert ? L'intérêt pour Enesco
dépassera-t-il
le cadre un peu étriqué des
commémorations de
l'année 2005 ?
Tel est le voeu que forme aujourd'hui le simple mélomane
auteur
de
ces quelques lignes, afin que d'autres puissent un jour remercier en
pensée l'immense homme et artiste que fut Georges Enesco.