Un poncif tenace veut que les chefs d'œuvre de l'art aient toujours été médiocrement accueillis en leur temps. On ne saurait trop conseiller aux adeptes de cette croyance de nuancer leur jugement. Si les grands artistes ont parfois été incompris par le public, on ne compte plus les œuvres essentielles applaudies dès leur création.
Tel fut le cas du concerto pour violoncelle et orchestre op. 104 (B 191) de Dvořák. Sa popularité fut immédiate, et depuis plus d'un siècle jamais il n'a quitté le répertoire.
Dvořák compose cette œuvre en fin de son séjour aux Etats-Unis (1892 - 1895), où il a dirigé le Conservatoire National de New York. Cédant au mal du pays, il quitte définitivement l'Amérique qui l'a vu écrire ses plus grands succès, la Symphonie du Nouveau Monde ou le douzième quatuor.
Ce concerto est écrit par un homme profondément nostalgique et impatient à l'idée de retrouver la Bohême.
Comme dans les œuvres concertantes que Dvořák a déjà composées [1], le chant du soliste est souvent secondé par l'accompagnement de l'orchestre. La partition se refuse à tout effet virtuose gratuit. Rien à voir avec tant de concertos romantiques qui transforment le soliste en acrobate de foire ! Il ne s'agit ici que de musique. Et quelle musique ! la meilleure qui soit, celle qui fuit toute facilité et puise sa force dans la nature sincère de son inspiration.
La longue introduction orchestrale en a surpris plus d'un. Son caractère épique, développé sur plus de trois minutes, peut faire craindre que la suite du mouvement manque de souffle. L'impérieuse entrée du violoncelle en mode majeur ouvre de nouveaux horizons. Le développement nous invite à un étonnant voyage intérieur : le violoncelle se fait tour à tour fougueux, passionné, révolté. L'orchestre devient féerie quand le soliste entonne son second thème, un chant d'amour d'un lyrisme exacerbé ; ses bois chantent à l'égal de ceux qui accompagneront la triste Rusalka. La seconde moitié du mouvement (Molto sostenuto), chargée d'émotion, voit la flûte répondre au violoncelle. La coda est menée par un orchestre impétueux, galvanisé par les appels des cuivres.
Le second mouvement est, comme dans la septième symphonie, introduit par le choral des bois. Lorsque le violoncelle apparaît, c'est pour nous chanter une mélodie aussi émouvante que celle du largo du Nouveau Monde. Un tutti orchestral éclate comme une marche funèbre. Est-ce une tragédie ? Non, c'est plutôt quelque ballade des temps passés, quelque antique légende de Bohême que nous conte Dvořák. Le soliste renoue avec le contre-chant de la flûte. Les délicats pizzicati des violons soutiennent, encouragent la ballade du soliste. "Laissez-moi seul", nous chante-t-il, en reprenant le thème de l'un des plus beaux lieder qu'ait jamais composé Dvořák [2]. Le soliste ne s'efface que pour laisser les cors faire écho à sa plainte nostalgique. Le bref chant de joie qui illumine la fin de l'adagio s'éteint dans la récapitulation du choral des bois.
C'est l'orchestre héroïque du premier mouvement qui introduit le finale. Une marche énergique, inquiétante, inéluctable, monte crescendo et s'empare de tout l'orchestre. Le violoncelle apparaît au sommet du climax et reprend ce thème étourdissant. La sévérité de cette entrée est bientôt adoucie par l'apparition du second thème plus féminin. Le développement est une progression irrésistible vers le plus jubilatoire des chants : Dvořák va bientôt retrouver son pays, ses amis, ses colombes adorées ! Le dernier passage méditatif, avant la furia conclusive, a été ajoutée quand Dvořák a appris la mort de sa belle-sœur et amour de jeunesse [3]. On y vit aussi un ultime hommage à son ami Tchaïkovski récemment disparu. Il ne faut cependant pas oublier que ce procédé d'introduire une méditation dans la coda est très prisé de Dvořák [4].
Comment Dvořák, ex-apprenti boucher de la campagne bohémienne, a-t-il pu laisser à la postérité le plus aimé des concertos pour violoncelle, malgré Haydn et Boccherini, malgré Lalo et Saint-Saëns, malgré Schumann, même ? La perfection de l'œuvre n'a pas manqué de surprendre Johannes Brahms : "Pourquoi diable ne m'a-t-on pas dit que l'on pouvait écrire un concerto pour violoncelle comme celui-ci ? Si seulement je m'en étais douté, j'en aurais écrit un depuis longtemps."
On pardonnera au vieux maître cette réaction de dépit face au génie consacré d'un obscur Slave, sorti de quelque village au nom imprononçable, et auquel il prodigua, jadis, quelques conseils désintéressés. Il faut au contraire apprécier cet inestimable hommage d'un Brahms sur le déclin, à l'image du siècle qui s'achève, emportant avec lui les derniers romantiques.
Alain Chotil-Fani, août 2003
[1] Un premier concerto pour violoncelle (B 10), de 1865, n'a jamais été orchestré du vivant de Dvořák. Le compositeur laissa aussi un concerto pour piano (op. 33 B 63, 1876), un concerto pour violon (op. 53 B 108, 1880) et de courtes pièces concertantes : pour violon et orchestre, romance op. 11 B 39, Mazurek op. 49 B 90 ; pour violoncelle et orchestre, un rondo op.94 B 181 et Klid ("Silence de la Forêt") op. 68/5 B 182 Retour au texte
[2] Lasst mich allein est le premier des Quatre Chants (Ctyri pisne) op.82 pour soprano et piano (1887). Ce lied sera de nouveau cité dans la coda méditative du finale. Retour au texte
[3] Josefina Kaunitzova, née Čermákova, a été en vain courtisée par Dvořák, alors jeune professeur de piano. En 1873, le compositeur épousa sa sœur Anna. Il conserva une tendresse particulière pour sa belle-sœur. Retour au texte
[4] entre bien des exemples, ce fut le cas dans le récent XIIème quatuor "Américain". Retour au texte