À la découverte d'une princesse moldave (2) :
À la recherche de la famille Cantacuzino

Ayant découvert des mémoires rédigées par Maruca Cantacuzino, compagne d'Enesco, je me mets à la recherche des Cantacuzino de France.

Par Alain Chotil-Fani

Un client bienvenu

 

Je pensais en effet qu'un des mes contacts professionnels pourrait m'être utile. Il faut dire que je suis informaticien, chef de projet de développement, et que j'accompagne souvent les développeurs chez le client.

C'est ainsi que je me rendis (cela se passait quelques mois avant le mail de l'antiquaire et l'affaire du carton de Maruca) dans un important laboratoire industriel qui nous avait commandé un petit logiciel de simulation. Gilles, le développeur, me présenta à son client. Le nom de celui-ci, jeune ingénieur sympathique, sonna à mes oreilles comme une forme francisée de Cantacuzino, le nom de la princesse que je connaissais à travers différents livres sur Enesco ramenés de Roumanie et que j'avais péniblement déchiffrés.
Étant de naturel réservé, je n'osai aborder ce jour-ci le sujet de la relation possible avec Maruca, chose qui me paraissait finalement peu plausible car mon interlocuteur n'avait aucun accent.

Ce fut à la fin d'une seconde entrevue, à l'occasion du bilan de l'affaire promptement menée à bien par Gilles, que je demandai à l'ingénieur s'il était d'origine roumaine. Il était alors en train de nous raccompagner : dans ces milieux industriels de haute criticité, les déplacements des personnes étrangères au service sont sévèrement réglementés, et il est malvenu de se déplacer sans la compagnie d'un employé local.
Ma question l'interloqua visiblement, et il marqua un temps d'arrêt : Oui, il était bien venu de Roumanie, il y a une dizaine d'années (c'était donc juste avant la révolution). Mais comment l'avais-je deviné ? Je lui parlai alors de son patronyme, qui me rappelait celui de Maruca, et d'Enesco. Enesco, il connaissait, bien sûr ; mais comme un oncle éloigné ou quelque chose de ce genre, ajouta-t-il. Je compris qu'il n'était pas mélomane, et pas particulièrement intéressé par le sujet, aussi n'insistè-je pas. Le gardien, de toute façon, avait ouvert le sas et attendait impatiemment que Gilles et moi sortiions de ce sanctuaire technologique. Au moment de prendre définitivement congé, je remarquai toutefois la lueur intriguée qui persistait dans le regard du jeune ingénieur.

Définitivement ? c'est ce que je pensais alors. À tort car, quelques mois plus tard, quand j'eus les Mémoires de Maruca dans les mains, je fis naturellement appel à lui.

Qui était Maruca ?

 

Maria Rosetti naît 18 juillet 1878, alors que le Traité de Berlin vient tout juste de reconnaître la Roumanie - ou Moldo-valaquie, réunion des provinces de Moldavie et de Valaquie - comme état indépendant. Son père, Dimitrie Rosetti Tescani, vient d'une vieille famille de boyards (grands propriétaires terriens). Elle grandit dans ce milieu privilégié, bénéficiant d'une éducation complète et côtoyant déjà la haute société. Adolescente, la jeune et belle Maria est courtisée par Mihai Cantacuzino, représentant d'une grande famille, qu'elle accepte d'épouser malgré une différence d'âge de 12 ans.

Le nom des Cantacuzino, installés depuis plusieurs siècles en terre roumaine, revient souvent dans l'histoire de ce peuple. Autrefois représentants du pouvoir ottoman, comme d'autres familles phanariotes, les Cantacuzino ont conservé le goût de l'action politique.

À 18 ans, Maria, devenue princesse par alliance - titre auquel elle ne renoncera jamais - se trouve projetée dans le grand monde. Son voyage de noces lui fait découvrir Istanbul, la Syrie, la Grèce, l'Italie. La renommée de Mihai (Michel) vaut au jeune couple des accueils fastueux. C'est ainsi que la jeune femme timide aux grands yeux noirs, appréciée pour sa beauté, quitte définitivement le monde de la campagne roumaine.

Alors que Michel suit les traces de son père au parti conservateur - il deviendra député, maire de Bucarest puis, en 1911, ministre de la justice, Maria - que, selon le mot de la reine, on appelle désormais Maruca - affirme son indépendance. La jeune femme prend conscience de l'attraction qu'elle exerce sur les hommes. Elle saura s'en servir, d'autant plus que son époux ne peut cacher ses propres infidélités. Si Mihai refuse toute idée de divorce, il n'interdit pas à Maruca d'user de ses charmes par ailleurs.

C'est en 1907 qu'elle rencontre Georges Enesco. Le musicien est déjà célèbre et fait partie de l'entourage de la Reine Carmen Sylva en personne. Leur liaison sera parfois orageuse : on peut comprendre qu'entre une princesse aussi ravissante qu'exubérante, redoutée pour son franc-parler et sa forte personnalité, et un musicien universellement connu, souvent en tournée et courtisé par maintes admiratrices, les sujets de tension ne manquèrent pas (voir par exemple cet engagement mutuel lourd de sens). Leur couple, cependant, résista à tous les écueils ne disparut qu'à la mort du compositeur, presque un demi-siècle après leur première recontre et les épreuves de deux guerres mondiales...

Pendant le premier conflit qui touche la Roumanie en 1916, Maruca s'investit pleinement dans la gestion d'un hôpital de guerre à Jassy (Iasi, est du pays), alors qu'Enesco participe à l'effort de guerre en ranimant avec son stradivarius le moral de ses compatriotes du front. La paix revenue, les médecins prescrivent à Maruca un repos de longue durée. Elle s'installe pour plusieurs années en Suisse et en France, où elle peut rejoindre Enesco. Le musicien a pris l'habitude de travailler en France pendant l'année et de rejoindre la Roumanie en été.

Mihai Cantacuzino meurt en 1928 dans un accident de voiture. Maruca a eu de lui deux enfants, Alice et Constantin. Elle n'a pas eu d'enfant avec Enesco, ce qui aura son importance pour l'héritage du compositeur. Maruca Cantacuzino et Georges Enesco se marient en décembre 1939.

La seconde guerre mondiale trouve le couple confiné dans une Roumanie alliée au Reich. Les deux époux ont refusé l'invitation des Menuhin à New-York pour rester dans leur pays. Enesco, à son habitude, s'implique dans la vie musicale bucarestoise, soutenu par Maruca. Le retournement d'alliance de 1944 voit la Roumanie rejoindre le camp des Alliés. Cet événement s'accompagne d'épisodes héroïques accomplis par Constantin, le fils de Maruca devenu pilote de chasse. Mais si l'envahisseur nazi est combattu, ce sont désormais les troupes soviétiques qui contrôlent la Roumanie.

Après la fin de la guerre, les tournées internationales reprennent et Enesco peut de nouveau voyager. C'est ainsi que Maruca accompagne Enesco en URSS où il dirige plusieurs concerts.

Une seconde tournée ne pourra avoir lieu : la main-mise communiste sur la Roumanie prive Maruca de tous ses biens. Sa villa Vernescu, au cœur de Bucarest, est nationalisée. Elle trouve refuge, en compagnie d'Enesco, dans le petit pied-à-terre qu'ils s'étaient aménagés rue de Clichy, à Paris.

Enesco est trop âgé pour jouer du violon. Il doit accepter de reprendre la baguette de chef d'orchestre - ce métier de saltimbanque dont il se passerait bien - pour assurer quelques revenus au couple. Sa santé se dégrade et il disparaît en 1955. La princesse Maruca, seule avec les souvenirs de sa splendeur disparue, ne s'éteindra qu'en 1969.

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